La liturgie orthodoxe, une source d’espérance et de communion

Dans la chapelle de Fertrup, Sainte-Marie.aux-Mines, 4 juillet 20206)

La rencontre de l’Association œcuménique Synaxe (Sainte-Marie-aux-Mines, 2-6 juillet), consacrée au thème « La liturgie, source d’espérance », a accordé une place importante à la tradition orthodoxe. Conférences, dialogues et célébration de la divine liturgie ont permis d’en découvrir plusieurs dimensions complémentaires. L’Eucharistie y apparaît comme manifestation de l’Église, la liturgie comme héritière de la prière d’Israël, et la célébration comme une expérience de communion qui engage toute l’existence. La divine liturgie a aussi donné à vivre ce que les conférences avaient exposé : une entrée dans le Royaume de Dieu qui transforme le regard porté sur le monde.

I. L’Eucharistie révèle la nature de l’Église

Le père archimandrite Amphilochios a présenté l’Eucharistie comme le cœur de la liturgie et le lieu où se manifeste la nature même de l’Église. Dès les premières communautés chrétiennes, la fraction du pain rassemble les disciples autour du Christ ressuscité. L’Église n’est donc pas d’abord une institution, mais une communion qui se réalise dans l’assemblée eucharistique. Cette perspective, développée par Nicolas Afanassiev et Jean Zizioulas, souligne également la dimension ministérielle de la célébration : l’évêque préside l’assemblée comme signe de son unité dans le Christ.

L’Eucharistie est aussi le lieu d’une tension œcuménique. Elle exprime l’unité à laquelle les chrétiens sont appelés, tout en révélant douloureusement leurs divisions. Pour la tradition orthodoxe, la pleine communion eucharistique ne peut précéder l’unité ecclésiale, mais en constitue l’accomplissement. Le chemin œcuménique demeure donc exigeant. Pourtant, à l’image des disciples d’Emmaüs, les Églises sont appelées à marcher ensemble jusqu’au jour où la communion pourra pleinement se manifester dans la fraction du pain. 

Cette première conférence a été suivie par un vif dialogue sur le sens de l’Eucharistie au cœur du chemin vers l’unité chrétienne. Témoignages de foyers mixtes, partage d’expériences liturgiques et lectio divina ont révélé à la fois la souffrance des divisions persistantes et l’espérance d’une communion qui grandit déjà dans la rencontre et la Parole.

II. Aux sources juives de la liturgie orthodoxe

Sandrine Caneri a montré combien la liturgie orthodoxe demeure enracinée dans la tradition d’Israël. Ses rythmes quotidien, hebdomadaire et annuel prolongent ceux de la prière juive. Les vêpres ouvrent la journée dès le soir, conformément au rythme biblique de la création. Les psaumes, les litanies et les grandes intentions de prière présentent également de nombreuses parentés avec les offices synagogaux.

La place du samedi est particulièrement significative. Le dimanche ne supprime pas le Shabbat, mais en accomplit l’attente. Le samedi reste marqué par le repos, la mémoire des défunts et l’espérance de la résurrection, tandis que le dimanche, premier et huitième jour, ouvre sur la nouvelle création.

La liturgie orthodoxe rejoint également la démarche du Midrash lorsqu’elle développe, par ses hymnes, les dialogues à peine esquissés dans les Écritures. Redécouvrir ces racines invite les chrétiens à l’humilité : ils ont reçu d’Israël un héritage spirituel qu’ils sont appelés à mieux connaître. Cette reconnaissance peut aussi contribuer à renouveler le dialogue entre juifs et chrétiens.

Le dialogue qui a suivi l’intervention de Sandrine Caneri a approfondi la question des relations entre judaïsme et christianisme. (Lire ici)

III. Une liturgie qui transforme la vie

Le père Christos Filiotis a développé huit dimensions de la liturgie orthodoxe. Elle est d’abord « l’œuvre du peuple » et s’oppose à une conception individualiste de la foi. Le salut est un événement communautaire : nul ne devient chrétien seul. La liturgie permet ainsi à l’être humain de devenir véritablement une personne, un visage tourné vers Dieu et vers les autres.

Elle est également inséparable de la résurrection du Christ, source de l’espérance chrétienne. Chaque dimanche proclame la victoire de la vie sur la mort. Cette espérance conduit à la fraternité et au pardon. Le baiser de paix, placé avant la confession de foi, rappelle qu’on ne peut proclamer une même foi sans rechercher la réconciliation.

La liturgie est encore une école de beauté, par les chants, les icônes, l’encens et l’architecture. Elle exprime la foi au Dieu trinitaire, communion d’amour. Elle ouvre aussi à la sauvegarde de la création, représentée par le pain, le vin et l’eau. Enfin, elle conduit au silence, indispensable au discernement dans un monde saturé de bruit.

IV. Communion, personne et réconciliation

Le dialogue avec Christos Filiotis a donné une dimension concrète à sa réflexion. Le père Pacôme a raconté l’exemple d’un fidèle qui allumait trois cierges : pour sa famille, pour ses amis et pour ses ennemis. Il a également évoqué saint Amphiloque de Patmos, qui demandait parfois comme pénitence de planter des arbres. La réconciliation avec Dieu concerne ainsi les relations humaines autant que la création.

Sandrine Caneri a souligné qu’une communion réelle existe déjà entre les chrétiens, même lorsqu’ils ne peuvent partager l’Eucharistie. La fraternité, la prière et la recherche commune de la vérité sont déjà des signes de l’action de Dieu.

Christos Filiotis a ensuite distingué l’individu isolé de la personne qui existe dans la relation. Irina Brandt a illustré cette conception par le souvenir d’un prêtre orthodoxe de Lausanne qui interrompit un jour la liturgie jusqu’à ce que deux personnes en conflit se réconcilient. Ce geste exprimait une conviction essentielle : la communion eucharistique appelle une communion vécue entre les personnes.

V. Entrer dans le Royaume pour retourner dans le monde

La divine liturgie de saint Jean Chrysostome, présidée par le métropolite Athénagoras de Belgique dans la chapelle de Fertrup, a permis aux participants de vivre ce que les conférences avaient exposé. Les psaumes chantés en grec et en français, les icônes, l’encens, les litanies et les gestes des célébrants ont introduit l’assemblée dans une prière où l’Écriture est omniprésente.

La préparation du pain et du vin rassemble symboliquement autour du Christ la Mère de Dieu, les anges, les prophètes, les apôtres, les saints, les vivants et les défunts. Toute l’Église, terrestre et céleste, est ainsi présente. La liturgie de la Parole conduit ensuite à la liturgie eucharistique, dont l’épiclèse souligne l’action de l’Esprit Saint.

La célébration commence par la proclamation : « Béni est le Royaume du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Elle est une entrée dans le Royaume, mais non une fuite hors du monde. À la fin, les fidèles sont envoyés pour témoigner de ce qu’ils ont reçu et servir la création tout entière.

La contribution orthodoxe à la rencontre de Synaxe a ainsi montré que la liturgie est source d’espérance parce qu’elle rassemble ce qui est dispersé. Elle unit la Parole et l’Eucharistie, l’héritage d’Israël et la foi chrétienne, la personne et la communauté, l’humanité et la création, le temps présent et le Royaume à venir. Elle ne supprime pas les divisions entre les Églises, mais elle rappelle leur vocation commune à la communion.

L’espérance liturgique n’est pas une attente passive. Elle prend corps dans la fraternité, le pardon, la prière pour les ennemis, le respect de la création et la marche persévérante vers l’unité. Comme l’a rappelé le métropolite Athénagoras, « les murs qui séparent nos Églises ne montent pas jusqu’au ciel ». La liturgie permet déjà d’entrevoir cette unité accomplie en Dieu et invite les chrétiens à en devenir, dès aujourd’hui, les témoins dans le monde.

Martin Hoegger

Autres articles sur la rencontre de Synaxe. Lire ici : https://www.hoegger.org/article/liturgie-esperance/


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