« Ecclesia » opposée à « Synagogue », portail de la cathédrale de Strasbourg
Dans le cadre de la rencontre de « Synaxe », j’ai visité Strasbourg, le 5 juillet 2026. Sa cathédrale offre au visiteur un exceptionnel condensé de l’histoire religieuse de l’Occident. Ses pierres racontent dla foi, l’art et la théologie de plusieurs siècles. Elles témoignent aussi des limites d’une époque et des blessures qu’ont laissées certaines représentations du judaïsme dans la conscience chrétienne.
Parmi les sculptures les plus célèbres figure le groupe de l’Église et de la Synagogue, devenu aujourd’hui un symbole des relations complexes entre chrétiens et juifs. Mais Strasbourg ne se réduit pas à cet héritage médiéval. À quelques centaines de mètres de la cathédrale, la communauté des diaconesses offre un autre témoignage, marqué par le dialogue, la solidarité et la prière. Entre ces deux lieux se dessine un véritable itinéraire de conversion du regard.
La Synagogue aux yeux bandés
Sur le portail sud de la cathédrale, construit au début du XIIIe siècle, deux statues se font face: Ecclesia et Synagoga. Elles encadrent la figure du roi Salomon, rappelant sa sagesse et le célèbre jugement rapporté au premier livre des Rois.
La statue de l’Église apparaît droite et assurée. Elle tient une croix et un calice, interprété tantôt comme le vase ayant recueilli le sang du Christ, tantôt comme une allusion au Graal. Son attitude exprime la victoire de la Nouvelle Alliance.
En face d’elle, la Synagogue est représentée les yeux bandés. Sa lance est brisée et les tables de la Loi semblent lui échapper. Cette iconographie traduit la théologie médiévale selon laquelle Israël n’aurait pas reconnu le Christ et demeurerait dans l’aveuglement spirituel. Pendant des siècles, cette image a contribué à nourrir ce que l’on appelle aujourd’hui la « théologie de la substitution », selon laquelle l’Église aurait remplacé Israël dans le dessein de Dieu.
Une interprétation plus nuancée consiste à voir dans cette scène non pas une condamnation définitive du peuple juif, mais une représentation du passage de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance. L’Église attendrait alors que le peuple de la première Alliance reconnaisse le Christ. Cette lecture atténue la portée polémique de la sculpture, sans toutefois effacer le déséquilibre manifeste entre les deux figures.
Un témoignage plus ancien venu de Rome

Lors de la visite, j’ai rappelé qu’une représentation beaucoup plus ancienne existe dans l’église de Basilique Sainte-Sabine à Rome, datant du Ve siècle. On y distingue deux figures féminines : Ecclesia ex circumcisione, l’Église issue de la circoncision, c’est-à-dire du peuple juif, et Ecclesia ex gentibus, l’Église issue des nations païennes.
Les deux matrones romaines sont représentées avec une égale dignité. Aucune n’est humiliée ni aveuglée. Cette iconographie rappelle qu’à cette époque, les chrétiens avaient encore conscience que l’Église était née au sein d’Israël avant de s’ouvrir aux peuples de la terre.
Malgré un antijudaïsme déjà présent, elle témoigne d’une période où la rupture entre judaïsme et christianisme n’avait pas encore produit les représentations dévalorisantes qui apparaîtront plusieurs siècles plus tard.
La comparaison entre Rome et Strasbourg met ainsi en lumière une évolution de la pensée chrétienne. L’image médiévale ne constitue pas l’unique tradition de l’Église ; elle représente une étape historique qui doit aujourd’hui d’être relue avec discernement.
Quand les yeux bandés deviennent ceux des chrétiens
La sculpture de la Synagogue aux yeux bandés invite paradoxalement les chrétiens à un examen de conscience. Car l’histoire montre que l’aveuglement a aussi marqué les Églises elles-mêmes.
Pendant des siècles, « l’enseignement du mépris », comme le disait Jules Isaac, a entretenu une méfiance envers le judaïsme. Sans être l’unique cause de l’antisémitisme moderne, cet héritage a contribué à créer un climat dans lequel les préjugés contre les juifs ont pu se développer. La Shoah a révélé jusqu’où pouvait conduire cette longue histoire de mépris et de déshumanisation.
Jules Isaac, lui-même, a appelé les chrétiens à relire le Nouveau Testament : « Rien de plus vain que d’opposer l’Évangile au judaïsme, cet Évangile prêché par Jésus dans les synagogues et dans le Temple. La vérité est que, par toutes leurs racines, l’Évangile et la tradition évangélique se rattachent étroitement à la tradition juive, » écrit-il.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses Églises ont reconnu leur responsabilité dans cette histoire et ont entrepris un important travail de repentance et de renouvellement théologique. Elles redécouvrent que l’alliance de Dieu avec Israël demeure vivante et que les racines juives de la foi chrétienne ne peuvent être oubliées.
À une époque où l’antisémitisme connaît de nouvelles manifestations en Europe, cette conversion du regard demeure plus nécessaire que jamais.
La menorah des diaconesses : un autre signe

Soeur Claudine dans la chapelle des diaconesses de Strasbourg
À Strasbourg, cette évolution trouve une expression concrète dans la chapelle des diaconesses. Notre groupe de synaxe y a vécu la prière de midi. Sur le chemin qui y mène, Sœur Claudine, la responsable, m’explique qu’une menorah (un chandelier à sept branches) y est allumée chaque vendredi soir et pendant le Shabbat en signe de solidarité avec le peuple juif. Ce geste rappelle que la prière chrétienne ne peut ignorer les frères aînés de la foi.
Cette proximité ne se limite pas à un symbole. Les diaconesses entretiennent des relations régulières avec les responsables de la communauté juive. La collaboration avec la communauté juive est à l’origine même de l’aventure de la clinique Rhéna. En 2011, la clinique protestante des Diaconesses et la clinique juive Adassa ont décidé de faire alliance, avant d’être rejointes par la clinique catholique Sainte-Odile. Cette coopération s’est développée dans une confiance croissante entre responsables juifs et chrétiens. Ensemble, rabbin, pasteure et religieuse ont notamment conçu un lieu de recueillement ouvert à tous, inspiré du récit d’Élie à l’Horeb. Aujourd’hui, cette collaboration se vit au quotidien dans l’aumônerie, l’accompagnement des patients et une amitié concrète, nourrie par les rencontres et les échanges.
Cet engagement suscite parfois des incompréhensions. Certains interprètent toute marque de solidarité envers le peuple juif comme une prise de position politique dans le conflit israélo-palestinien. Sœur Claudine rappelle pourtant que la démarche de sa communauté est d’abord spirituelle. Prier pour le peuple juif ne signifie pas adhérer sans réserve aux choix politiques de l’État d’Israël, pas plus que fraterniser avec des Palestiniens ne suppose de nourrir de l’hostilité envers les juifs. La prière invite au contraire à reconnaître la dignité de chaque personne et à demander le don de la paix.
La statue médiévale de la Synagogue demeure un témoin d’une époque révolue. La menorah allumée chaque semaine dans la chapelle des diaconesses témoigne, quant à elle, d’un autre visage du christianisme. Entre ces deux images se dessine un chemin de conversion : passer des yeux bandés aux yeux ouverts, reconnaître la permanence de l’élection d’Israël, combattre toute forme d’antisémitisme et approfondir une fraternité fondée sur le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.


Laisser un commentaire