Rencontrer l’autre face à face. Témoignages en Terre sainte.

« Les Escaliers de l’Unité ». Saint Pierre de Gallicane, jeudi saint 2024

Dias qui illustrent cet article

Dans le cadre d’une journée consacrée à la paix au Proche-Orient, on m’a demandé de partager mon expérience du dialogue en Terre Sainte[1]. Ce témoignage n’entre pas dans des considérations politiques mais veut raconter des rencontres qui ont marqué mon parcours et qui m’ont convaincu d’une chose essentielle : la paix ne peut naître durablement que là où les personnes apprennent à se connaître, à s’écouter et à reconnaître leur commune humanité.

Depuis près de cinquante ans, j’ai eu le privilège de me rendre régulièrement en Terre Sainte. J’y ai rencontré des juifs, des chrétiens de nombreuses Églises, des musulmans, des Israéliens et des Palestiniens. À travers ces rencontres, j’ai découvert une réalité souvent ignorée : celle des artisans de dialogue, des bâtisseurs de ponts et des témoins d’espérance qui travaillent discrètement au milieu des tensions et des violences.

Je voudrais évoquer quelques-unes de ces expériences qui ont nourri ma foi et façonné ma compréhension de la paix.

Les premiers pas : découvrir Israël et le dialogue judéo-chrétien (Dia 2)

Je me suis rendu pour la première fois en Terre Sainte, il y a bientôt 50 ans, en 1977, dans le cadre d’un voyage organisé par les facultés de théologie de Suisse romande, sous la direction du professeur Albert de Pury qui y a vécu et étudié. Je me souviens avoir visité de nombreux sites archéologiques, dont cet éminent professeur d’Ancien Testament était féru. Mais aussi avoir rencontré de nombreux acteurs de la vie sociale et religieuse tant israéliens que palestiniens. (Dia 3)

Après mes études de théologie, je suis devenu assistant diplômé d’Ancien Testament aux côtés du professeur Samuel Amsler. Ce dernier était aussi président des Amitiés judéo-chrétiennes et m’a invité à participer aux rencontres. J’en suis membre depuis plus de 40 ans.

Un des résultats du dialogue judéo-chrétien né après la deuxième guerre mondiale est que l’Alliance de Dieu avec son peuple est « irrévocable », comme le dit Paul dans sa lettre aux Romains : « les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » (11.29). Par conséquent, la théologie du remplacement qui a structuré la théologie chrétienne a été en principe abandonnée. Je dis « en principe », car dans les faits, elle est encore bien incrustée et ressurgit sous d’autres formes. 

Cela signifie que l’Église n’a pas remplacé le peuple juif. Les promesses données à Abraham, Isaac et Jacob et à leurs descendants sont irrévocables. La triple promesse d’une descendance, d’une bénédiction et d’une terre demeure. Le peuple juif vit de cette promesse annoncée par les prophètes : 

« Voici ce que le Seigneur déclare : Si un beau jour il arrive que les lois de la nature cessent de s’exercer dans le monde, alors les gens d’Israël cesseront pour toujours de former un peuple devant moi ! Mais pas avant ! » (Jérémie 31.36). (Dia 4)

Un important livre récemment paru aux éditions Labor et Fides – le « Manuel de théologie d’Israël » – porte précisément comme sous-titre « l’Alliance jamais révoquée. » (Genève, Labor et Fides, 2025). À l’occasion des 60 ans de Nostra Aetate, la Commission de dialogue judéo-catholique-romaine de Suisse a rédigé cette déclaration, où l’Église catholique s’engage de manière permanente : (Dia 5)

« Pas d’identité chrétienne sans judaïsme : le peuple de Dieu est composé de juifs et de chrétiens, deux communautés qui forment un seul peuple. En effet, « Dieu continue d’agir dans le peuple de la première Alliance » (pape François). L’histoire biblique de l’alliance se poursuit jusqu’à nos jours et est destinée à être une bénédiction pour tous les êtres humains, car tous sont créés à l’image de Dieu. »

Émile Shoufani : humaniser les relations (Dia 6)

Après 1977, ce n’est qu’en 2005, lors de mon voyage de noces avec Chantal, que je suis retourné en Terre Sainte. Nous avions alors visité Émile Shoufani, dont j’avais fait la connaissance lors d’une rencontre de la Communauté de Saint-Égidio. Une grande amitié est née avec cet homme de dialogue. Émile était convaincu de l’importance de rencontrer l’autre, quel qu’il soit. Il était curé de l’Église melkite de Nazareth et directeur d’une école qu’il avait fondée. Le chœur de cette école réunissait des chrétiens, des juifs et des musulmans. Il avait organisé un voyage à Auschwitz avec des Palestiniens chrétiens et musulmans, avec des juifs et des athées.

L’année suivante, nous l’avions visité lors d’un voyage avec la communauté des Églises chrétiennes dans le canton de Vaud. Émile Shoufani était persuadé que les solutions politiques étaient insuffisantes. Il faut humaniser les relations. Les solutions politiques sont inopérantes si les cœurs ne changent pas. Et les cœurs changent à travers le dialogue et la rencontre. Nous avons visité Émile à chaque voyage. J’ai été touché qu’il me téléphone après le décès de Chantal, il y a deux ans. Il m’a fait part de ses ennuis de santé. Quelques jours plus tard, c’était lui qui est parti vers le Seigneur.

Margaret Karram, les Focolari et la spiritualité de la proximité (Dia 7)

Durant le voyage organisé par la communauté des Églises chrétiennes dans le canton de Vaud, j’ai rencontré pour la première fois une femme remarquable : Margaret Karram, responsable de la communauté des Focolari de Jérusalem. Elle aussi est convaincue de l’importance du dialogue. Pour elle, dialogue et relations signifient « proximité ». Elle a vécu à Haïfa, une ville où juifs et arabes ont appris à vivre ensemble. L’exemple de sa maman l’a marquée : un jour, elle a cuit un pain pour la famille d’un enfant juif qui avait maltraité Margaret. Celle-ci a alors compris l’importance du pardon et de faire le premier pas. La proximité est le « style de Dieu », disait le Pape François. Elle est le « chemin vers la paix », comme Margaret le dit dans son beau livre autobiographique[2].

Depuis 2021, elle est devenue la troisième présidente des Focolari, mouvement auquel je suis relié depuis 30 ans et dont le but est le dialogue et l’unité. Ce mouvement a des communautés à Jérusalem, Haïfa et Nazareth. Je les visite à chaque fois que je me rends dans ces villes. Et je découvre qu’elles ont développé des relations fraternelles tant avec des juifs, des chrétiens des diverses églises et avec des musulmans.

Voici ce qu’écrit M. Karram à propos de l’importance du dialogue : « Je suis convaincue que le dialogue est le moyen le plus efficace pour parvenir à la paix. Je crois en son potentiel et en la nécessité de le mettre en pratique à tous les niveaux : pour nous rapprocher les uns des autres, pour trouver l’harmonie sociale, pour rétablir la paix entre les peuples[3]

« Marcher ensemble à Jérusalem » (Dia 8)

« Marcher ensemble à Jérusalem » a été le titre d’un congrès organisé par les Focolari en 2009. Une expérience marquante pour moi. La première partie était consacrée au sens de Jérusalem pour les juifs et les chrétiens. La deuxième était une marche dans les rues de Jérusalem où les juifs expliquaient les lieux de mémoire juive aux chrétiens et où les chrétiens expliquaient aux juifs le sens des lieux chrétiens.

La dernière étape était au bas des escaliers millénaires à côté de l’Église de Saint-Pierre en Gallicante. Selon une ancienne tradition, Jésus aurait prié en ce lieu pour l’unité : « que tous soient un, Père, comme toi et moi sommes un ! Qu’ils soient un en nous afin que le monde croie » ! (Jean 17.21). Nous avons rappelé ces paroles et un groupe palestinien a chanté le psaume 23 en arabe : « le Seigneur est mon berger », suivi par le même psaume chanté en hébreu par des juifs.

Ensuite, nous nous sommes rendus sur la grande place du Kotel, le mur occidental, juste à côté. Nous nous sommes mis en cercle et avons affirmé que Dieu nous appelle à une même vocation d’être ouvriers de justice et de paix, comme le dit le prophète Michée : « on t’a fait connaître ce qui est bon, ce que le Seigneur attend de toi. C’est que tu pratiques la justice, que tu aimes la miséricorde et que tu marches humblement avec ton Dieu » (6.8). (Dia 9)

Dès lors, à chaque visite de Jérusalem, je me rends aux « escaliers de l’unité », comme je les appelle désormais. C’est mon endroit préféré à Jérusalem. J’y prie cette prière du chapitre 17 de l’évangile de Jean. J’y vais en particulier durant la nuit de jeudi saint quand on fait mémoire du dernier repas de Jésus et sa prière pour l’unité.

La troisième voix : celle du dialogue

Durant ce congrès, j’ai aussi rencontré des acteurs juifs du dialogue de premier plan, tels que les rabbins David Goodman et Marc Guedj, avec lesquels je suis resté en contact. En 2013, j’ai fait la connaissance de Beni Gassenbauer, un aquarelliste vivant à Jérusalem. Je lui ai commandé un tableau de ces escaliers, qui est maintenant suspendu dans mon salon. Il me rappelle toujours cette prière de Jésus qui est au cœur de ma vie spirituelle et de mes engagements. (Dia 10)

Beni a animé un atelier d’initiation à l’aquarelle durant le voyage en Terre sainte pour les artistes que j’ai organisé en 2018 avec Guy Barblan, directeur de Psalmodia. (Dia 11) Le jour avant, nous avions rencontré des artistes palestiniens à Bethléem dans le centre WI’AM, dirigé par Zoughbi Zoughbi, un autre homme de dialogue que je rencontre régulièrement. Et à la fin de notre séjour de 10 jours, nous avons aussi passé une belle soirée avec des artistes juifs.

Beni est le mari de Sylvie Berkowitz, la fondatrice de l’association « Coexistences » dont je suis membre. (Dia 12 et 13) À travers cette association, j’ai rencontré beaucoup de palestiniens et d’israéliens engagés dans des associations de dialogue. J’ai découvert la réalité de cette « troisième voix », la voix du dialogue. Une voix qu’on a peine à entendre tant les pro et les contra parlent fort. Une voix (ou une « voie ») qui est pourtant essentielle. Comme chrétien, je crois qu’elle est celle que Jésus nous a montrée. Ses premiers disciples ont été appelés « ceux de la voie ».

La formule de Coexistences est originale : inviter pendant deux semaines des Israéliens et des Palestiniens pour deux semaines : la première dans un chalet des Alpes et la seconde dans des familles de la région lausannoise pour visiter des lieux de dialogue. C’est ainsi que nous avons reçu chez nous des jeunes et des adultes juifs, chrétiens et musulmans.

La rencontre avec les juifs croyant en Yeshoua

Une autre découverte importante de mon parcours a été celle des communautés juives qui reconnaissent Jésus — ou Yeshoua en hébreu — comme le Messie d’Israël.

N’oublions pas que les premiers disciples étaient tous juifs. Mais, malheureusement, ils ont été rejetés de l’Église. Aujourd’hui, il existe une réalité nouvelle et surprenante : des juifs deviennent à nouveau disciples de Jésus et forment des communautés, comme au premier siècle. Je les ai rencontrés à travers les « Montées de Jérusalem » : un mouvement suscité par une grande rencontre du Renouveau charismatique à Strasbourg en 1982. (Dia 14) L’appel était de « monter » à Jérusalem pour y rencontrer les chrétiens de toutes les Églises ainsi que ce « reste » du peuple juif qui reconnaît en Yeshua le Messie d’Israël. Les « Montées de Jérusalem » ont fait ces visites à Pentecôte, pendant 40 ans : entre 1984 et 2023.

C’est une œuvre surprenante de l’Esprit saint qui renouvelle à la fois l’Église et Israël. Il y a deux ans, j’ai fait une expérience marquante durant le temps de Pâques. J’ai visité un pasteur à Bethléem qui m’a confié qu’il priait pour que l’Esprit saint visite le peuple juif. Le lendemain, j’ai visité une communauté de juifs croyant en Yeshua qui m’a dit qu’elle priait tous les jours pour que les habitants de Gaza reçoivent l’Esprit saint. Prier pour que l’Esprit saint visite les cœurs, les enflamme et y mette l’amour de Dieu change notre regard sur les autres, quels qu’il soient. C’est aussi la seule chose nécessaire chez nous, en Suisse. Voici le secret de la paix au Proche-Orient, comme partout : recevoir l’Esprit d’amour sans lequel il n’y a pas de justice ni de paix.

Depuis 2009, à travers ces « Montées », j’ai pu rencontrer d’innombrables palestiniens à la fois en Israël et en Palestine. Et également des juifs. À certaines occasions, nous avons pu prier ensemble… et même danser ensemble. 

Comme une résurrection !

Récemment, je suis entré en contact avec un autre mouvement, qui a un but semblable : « Vers un deuxième Concile de Jérusalem », qui appelle les Églises à reconnaître cette partie du peuple juif qui croit en la messianité de Jésus. (Dia 15) Ils sont nos frères et sœurs, membres du Corps du Christ. Nous avons à les accueillir dans leur particularité, comme eux ont à nous accueillir, afin de vivre ensemble l’appel de l’apôtre Paul adressé aux juifs et aux non-juifs : « Accueillez-vous les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu » (Romains 15.7).

En octobre dernier, j’ai participé à une rencontre de ce mouvement à Jérusalem qui réunissait environ 50 juifs croyants en Jésus et 50 chrétiens, dont une dizaine de palestiniens. J’ai particulièrement été touché par le témoignage d’un pasteur palestinien et d’un rabbin. Les deux sont amis de longue date. Pendant la période du Covid, le pasteur est tombé gravement malade. Le rabbin a voulu le visiter à l’hôpital mais on lui a refusé d’entrer dans sa chambre. Le lendemain, il essaie à nouveau ; on lui dit que son ami est décédé et on lui interdit à nouveau d’entrer dans sa chambre. Mais, alors qu’il est seul, le rabbin entre dans sa chambre et prie au chevet de son lit… Et le pasteur revient à la vie.

Cet événement touchant m’a fait penser à ce que l’apôtre Paul dit quand les juifs se mettront à croire dans leur Messie : cela sera comme « le passage de la mort à la vie » (Rom 11.15, TOB). Leur foi apportera non seulement une bénédiction pour le peuple juif, mais apportera une vague de grâce pour tous, à commencer pour le peuple palestinien. Le retour de la mort à la vie de ce pasteur en est l’humble signe.

Un regard habité par l’espérance (Dia 16)

J’ai entendu tant de choses tristes et révoltantes, de témoignages de violences de part et d’autre en Israël et Palestine. Il suffit de consulter les médias et les réseaux sociaux. Mais il ne faut pas oublier que l’Esprit saint agit de manière discrète par les voies du dialogue, de la rencontre, du renouveau de la foi. 

Si Dieu a rétabli son peuple sur la terre de ses ancêtres, c’est pour qu’il y pratique la justice, qu’il aime la miséricorde et marche humblement avec son Dieu. Vocation qui, en Jésus-Christ, s’élargit à tous les peuples de la terre.

Comme le dit un proverbe bouddhiste : « c’est dans la boue que fleurit le lotus. » Il faut regarder le lotus, pas la boue. Il faut un regard habité par la foi, l’espérance et l’amour. Cela veut dire que, par exemple, quand je constate avec effroi la violence de certains résidents juifs contre des Palestiniens en Cisjordanie, je la condamne sans équivoque, comme vient de le faire le président d’Israël Isaac Herzog.

Mais je sais aussi que des juifs orthodoxes, reliés au mouvement des Benei Avraham, protègent les Palestiniens contre ces violences. Ceux-ci sont fidèles à l’appel prophétique de pratiquer la justice.

Conclusion : un chemin spirituel vers Jérusalem (Dia 17)

Je conclus par une dernière expérience très récente. Depuis 10 ans, je collabore à l’initiative JC2033 qui invite tous les chrétiens à préparer ensemble la célébration des 2000 ans de la mort et de la résurrection du Christ. Pour être en lien avec Jérusalem, où tout a commencé, nous organisons chaque année une marche sur le chemin d’Emmaüs, chemin où le Ressuscité a rejoint deux disciples. Le chemin de résurrection par excellence ! Nous visitons les diverses communautés sur ce chemin et à Jérusalem : elles sont palestiniennes, juives et venant des nations. C’est une modeste contribution à la rencontre et à la paix.

En octobre dernier, à l’issue d’une rencontre œcuménique à Nicée et à Istanbul, le pape Léon XIV a invité tous les chrétiens à un « chemin spirituel vers 2033 », un chemin de justice et de réconciliation. Et, pour le « Jubilé de la résurrection » (ou de la « rédemption », comme l’appelle l’Église catholique), il a donné rendez-vous aux responsables des Églises à Jérusalem, « aux racines de notre foi ». 

Je l’ai rencontré le 30 mai dernier et l’ai remercié pour cette belle initiative qui rejoint celle de JC2033, qui nous a lancé sur les routes du monde depuis plus de 15 ans, visitant 65 pays.

Notre prière est qu’en 2033, à Jérusalem, il y ait une grande effusion de l’Esprit saint qui apportera un peu plus de paix dans ce Proche-Orient que nous aimons. Voulez-vous prier avec nous ?


[1] Témoignage donné dans le cadre de la journée « Quelle paix au Proche-Orient ? Quel impact pour nos Églises ?  Cressier (NE), 20 juin 2026

[2] Margaret Karram, Prossimita, via alla Pace. Roma, Citta Nuova, 2025.

[3] Prossimita, via alla Pace, p. 111.


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