L’Eucharistie au cœur du chemin vers l’unité

Célébration de la divine liturgie orthodoxe dans la chapelle protestante de Fertrup (Sainte-Marie-aux-Mines)

La première journée de la rencontre de « Synaxe », le 3 juillet 2026 à Sainte-Marie-aux-Mines, a été marquée par une conférence du père archimandrite Amphilochios (Église orthodoxe grecque) consacrée à la divine liturgie.

Les échanges qui ont suivi ont mis en lumière la richesse du dialogue entre les différentes traditions chrétiennes, mais aussi la souffrance toujours ressentie devant l’impossibilité d’une pleine communion eucharistique. Les témoignages personnels, les réflexions théologiques et les expériences pastorales se sont complétés pour faire apparaître l’Eucharistie comme un lieu où se croisent l’espérance de l’unité et la réalité des divisions. La journée s’est poursuivie par des échanges en petits groupes sur les expériences liturgiques de chacun, avant de s’achever par une lectio divina sur l’appel à l’unité dans la première lettre aux Corinthiens.

L’expérience concrète des foyers mixtes

Mgr Philopp, évêque grec-catholique de Hongrie, a rappelé que l’Eucharistie est avant tout une invitation adressée par Dieu à son peuple. Il a évoqué la douleur éprouvée lorsqu’un prêtre orthodoxe décrivait ce sacrement comme le plus beau, mais aussi le plus douloureux, parce que les chrétiens ne peuvent encore le partager ensemble.

Les interventions suivantes ont montré combien les situations familiales rendent cette question particulièrement sensible. 

Le témoignage d’Irina Brandt, théologienne orthodoxe mariée à un pasteur protestant, a constitué l’un des moments forts du dialogue Elle a confié la souffrance ressentie lorsqu’un couple est proclamé « un » lors du mariage, tout en demeurant séparé au moment de la communion eucharistique. Cette contradiction a marqué son chemin spirituel. À ses yeux, les explications historiques ou doctrinales ne suffisent pas à répondre à la blessure vécue par les familles concernées. Elle a lancé un appel aux responsables des Églises afin qu’ils reconnaissent cette souffrance et recherchent ensemble des voies nouvelles de réconciliation.

Cependant, une participante protestante mariée à un catholique a ensuite témoigné de son parcours œcuménique où elle et son conjoint peuvent aujourd’hui communier dans l’Église de leur conjoint, manifestant ainsi au monde la joie de l’Évangile.

Les interventions du père Christos Filiotis, professeur de théologie orthodoxe, montrent combien les mariages mixtes sont devenus un moteur du dialogue œcuménique. Revenant sur le témoignage d’Irina Brandt, il souligne que la souffrance vécue par ces couples a conduit les Églises à repenser leurs pratiques. L’évolution des relations entre catholiques et protestants en Occident, où ces unions sont désormais largement reconnues, témoigne de l’action de l’Esprit à travers l’expérience des fidèles. Les responsables ecclésiaux sont ainsi appelés à discerner ces signes des temps.

Le père Christos rappelle toutefois que l’unité ne peut être obtenue au prix du relativisme ni par des initiatives individuelles. L’Église est un mystère dont le Christ est la tête, et la communion eucharistique suppose une véritable communion ecclésiale. 

Entre fidélité et ouverture

Le métropolite orthodoxe du Bénélux Athénagoras a rappelé les progrès accomplis depuis le début du dialogue entre l’Église catholique et les Églises orthodoxes. Co-président du dialogue entre les Églises orthodoxe et anglicane, il a souligné qu’interrompre le dialogue reviendrait à laisser place au monologue et à l’incompréhension. La recherche d’une communion visible exige de poursuivre les échanges avec patience, tout en évitant aussi bien le fanatisme que le relativisme. Il a insisté sur l’importance de redécouvrir ensemble l’héritage commun de l’Église du premier millénaire, qui demeure un fondement solide.

Quelle unité pour l’Église ?

Le débat s’est ensuite élargi à une réflexion sur les premiers siècles du christianisme. Le théologien orthodoxe russe Athanase (vivant dans le monastère de Chevetogne en Belgique) a dit que l’Église ancienne connaissait déjà une réelle diversité de traditions et de sensibilités, sans que cette pluralité n’empêche la communion. Le père Amphilochios a toutefois distingué cette diversité du morcellement confessionnel actuel. Il a reconnu que l’avenir pourrait s’inspirer du modèle d’une diversité réconciliée, où la fidélité à la foi commune s’allie au respect de certaines différences légitimes. Cette perspective ouvre un chemin exigeant mais porteur d’espérance pour le dialogue entre les Églises.

Les dons reçus des autres traditions

Le père José María Hernandez, missionnaire claretain, a invité les participants à considérer l’œcuménisme comme un échange de dons. Chaque tradition est appelée à recevoir des autres ce que l’Esprit Saint a fait mûrir en elles. L’Église catholique a ainsi beaucoup appris de l’ecclésiologie eucharistique développée par les orthodoxes, tandis que les Églises protestantes rappellent l’importance du baptême comme fondement de la communion chrétienne. La pratique de la « synodalité » et le discernement pastoral permettent d’articuler ces différentes dimensions. Évoquant plusieurs expériences douloureuses, il a souligné que les blessures de la séparation peuvent devenir une source d’espérance et stimuler la recherche d’une communion retrouvée.

Le chemin d’Emmaüs comme pédagogie de l’unité

Sœur Bénédicte, diaconesse protestante de Reuilly, a proposé une lecture spirituelle du récit des disciples d’Emmaüs. Avant de reconnaître le Christ dans la fraction du pain, les disciples marchent ensemble, écoutent les Écritures et laissent leur cœur s’ouvrir progressivement. Cette démarche constitue, selon elle, une véritable pédagogie pour les Églises. Elle a également invité sa propre tradition à redécouvrir toute la richesse spirituelle de l’Eucharistie, tout en rappelant que les célébrations répétées peuvent perdre leur intensité lorsqu’elles ne sont plus portées par une attente intérieure. Le lien entre le jeûne, le service et le partage du pain mérite aussi d’être retrouvé.

La mémoire des expériences liturgiques

Pierre-Yves Brandt, pasteur suisse et professeur de théologie, a souligné l’importance de partir de l’expérience vécue. Chaque participant était invité à se remémorer un moment marquant de la liturgie dans sa propre tradition ecclésiale, puis une célébration vécue avec des chrétiens d’autres confessions. L’objectif n’était pas d’engager un débat théologique, mais d’écouter ce que ces expériences avaient suscité dans les cœurs.

Le partage en petits groupes s’est révélé fécond. Les témoignages ont rapidement montré que la liturgie touche les personnes, façonne la foi, nourrit la communion, mais révèle aussi les blessures encore ouvertes entre les Églises.

Malgré les souffrances exprimées, sœur Sophie, diaconesse de Reuilly, a constaté que le mot revenant le plus souvent dans les groupes était celui de « joie », signe d’une espérance déjà partagée.

Une communion déjà vécue autour de la Parole

L’évêque orthodoxe géorgien Dosithée a témoigné de la fraternité qu’il a progressivement découverte au fil de ses rencontres avec des chrétiens d’autres confessions. Cette expérience a trouvé un écho dans le témoignage de sœur Joseph, religieuse catholique d’origine roumaine et baptisée dans l’Église orthodoxe. Elle a raconté combien la Lectio divina vécue lors d’une précédente rencontre de Synaxe lui avait fait découvrir une véritable communion autour de la Parole de Dieu. Si les Églises ne peuvent pas encore partager pleinement la même table eucharistique, elles peuvent déjà se nourrir ensemble de l’Écriture, qui prépare les cœurs à une communion plus visible.

La lectio divina, école de l’unité

La première journée s’est achevée par une lectio divina animée par le pasteur Martin Hoegger, autour de 1 Corinthiens 1, 4-17. Après avoir présenté le nouveau parcours de l’École de la Parole en Suisse romande, inspiré de la première lettre aux Corinthiens et du centenaire de la Conférence de Foi et Constitution de Lausanne, dont il a lu l’impressionnant « appel à l’unité », il a rappelé que l’apôtre Paul commence par rendre grâce avant d’exhorter les Corinthiens à dépasser leurs divisions. Les participants ont alterné lectures, silence, méditation, prière et partage. Cette démarche a permis d’accueillir la Parole comme une force de transformation personnelle et communautaire, capable de renouveler le désir de l’unité voulue par le Christ.

Martin Hoegger

Autres articles sur la rencontre de Synaxe. Lire ici : https://www.hoegger.org/article/liturgie-esperance/


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