Aux sources juives de la liturgie

Florence Taubmann (à gauche) et Janine Elkouby

Le 3 juillet 2026, la rencontre bisannuelle de Synaxe, consacrée au thème « La liturgie, source d’espérance », s’est poursuivie à Strasbourg par une journée à la découverte du judaïsme. Pour les participants chrétiens, il s’agissait de se mettre à l’écoute des « racines qui nous portent », selon l’image de l’apôtre Paul, et de mieux comprendre le sens du Shabbat, au cœur de la vie juive. De l’histoire du judaïsme alsacien à la synagogue de la Paix cette journée a dessiné un chemin de mémoire, de transmission et de conversion.

Le judaïsme alsacien, une histoire de fidélité et de renaissance

Avant la visite de la synagogue, Florence Taubmann, présidente d’honneur des Amitiés judéo-chrétiennes de France, a retracé l’histoire du judaïsme alsacien. Présentes dès le Moyen Âge, les communautés juives ont subi discriminations, expulsions et massacres, notamment lors de la peste noire de 1349. Chassées des villes, elles ont développé dans les campagnes un judaïsme rural presque unique en Europe occidentale, dont témoignent encore de nombreuses anciennes synagogues.

L’émancipation accordée à la Révolution française a ouvert une nouvelle période. Au XIXe siècle, la construction de nombreuses synagogues manifeste la vitalité retrouvée des communautés. Mais le XXe siècle apporte de nouvelles épreuves : destruction de la synagogue du quai Kléber, persécutions nazies et mort de milliers de Juifs alsaciens dans la Shoah.

Après 1945, la vie juive renaît. Strasbourg redevient un centre important du judaïsme français et du dialogue judéo-chrétien. Cette histoire de persévérance introduisait ainsi la visite de la synagogue de la Paix : malgré les ruptures et les violences, la transmission de la foi n’a jamais cessé.

La synagogue de la Paix, entre mémoire et espérance

Accueilli par Janine Elkouby, présidente des Amitiés judéo-chrétiennes de Strasbourg, le groupe a découvert la synagogue de la Paix, inaugurée en 1958 pour remplacer celle du quai Kléber, incendiée par les nazis en 1940. Orientée vers Jérusalem, elle témoigne de l’attachement à la ville sainte et de la fidélité d’une communauté qui a choisi de reconstruire après la catastrophe.

À travers cette visite, la synagogue de la Paix apparaît comme bien davantage qu’un lieu de culte. Elle est à la fois un mémorial de l’histoire du judaïsme alsacien, un espace où la Torah est transmise de génération en génération et un lieu où se nourrit l’espérance d’Israël. Pour les visiteurs chrétiens, cette rencontre offre aussi l’occasion de mieux comprendre les racines communes des deux traditions et de poursuivre un dialogue fondé sur la connaissance réciproque, le respect et l’amitié.

L’Arche sainte, demeure de la Torah

Devant l’Arche sainte, Janine Elkouby a présenté les rouleaux de la Torah, cœur de la vie liturgique juive. Revêtus de manteaux richement ornés, parfois couronnés d’argent, ils sont lus à l’aide du yad, une petite main qui permet de suivre le texte sans toucher le parchemin. Ce respect ne s’adresse pas à un objet sacralisé pour lui-même, mais aux paroles qu’il porte et transmet.

La Torah a pu être appelée la « patrie portative du peuple juif ». Pendant près de deux millénaires de dispersion, elle a permis à Israël de conserver son identité et de transmettre l’Alliance de génération en génération.

Une coutume alsacienne l’illustre de manière concrète : la mappa. Le linge utilisé lors de la circoncision d’un enfant est ensuite décoré et transformé en bande destinée à entourer un rouleau de la Torah. La vie de l’enfant est ainsi symboliquement reliée à la Parole de Dieu. La transmission passe par des textes, mais aussi par des gestes, des objets et des rites qui inscrivent la mémoire dans l’existence quotidienne.

Le Shabbat, sanctifier le temps et retrouver la liberté

Le cœur de la rencontre fut consacré au Shabbat. Janine Elkouby l’a présenté à partir du récit de la création : après six jours, Dieu cesse son œuvre et sanctifie le septième jour. Ce repos n’est pas un simple arrêt. Il rappelle que le monde n’appartient pas à l’être humain et que celui-ci est appelé à collaborer avec Dieu pour poursuivre l’œuvre de la création.

Pendant six jours, l’être humain agit et transforme le monde. Le septième, il renonce à son emprise sur les choses pour retrouver la relation à Dieu, aux autres et à la création. Les deux commandements bibliques, « souviens-toi » et « observe » le Shabbat, expriment cette double vocation : faire mémoire et préserver un temps différent.

Le Shabbat est aussi une école de dignité. Le repos concerne les maîtres comme les serviteurs, les étrangers et même les animaux. Personne ne peut être réduit à son utilité ou à sa capacité de produire. Dans une société dominée par la performance, le Shabbat rappelle ainsi que savoir s’arrêter est un acte de liberté et que la sanctification du temps peut devenir une source d’espérance.

Des yeux bandés aux yeux ouverts

La journée s’est poursuivie par un itinéraire symbolique entre deux images. À la cathédrale de Strasbourg, la statue médiévale de la Synagogue représente une femme aux yeux bandés, face à une Église triomphante. Cette iconographie témoigne d’une théologie qui a longtemps considéré Israël comme aveugle et remplacé par l’Église. L’histoire invite aujourd’hui les chrétiens à retourner la question : l’aveuglement n’a-t-il pas aussi été le leur lorsqu’ils ont oublié leurs racines juives et laissé se développer un « enseignement du mépris » ?

À la chapelle des diaconesses, une autre image s’est offerte au groupe. Chaque vendredi soir et durant le Shabbat, une menorah est allumée en signe de solidarité avec le peuple juif. Cette fraternité s’est aussi concrétisée dans la collaboration entre les Diaconesses, la clinique juive Adassa et la clinique catholique Sainte-Odile, aujourd’hui réunies dans la clinique Rhéna.

Entre la Synagogue aux yeux bandés et la menorah allumée se dessine un chemin de conversion : ouvrir les yeux, reconnaître les racines juives de la foi chrétienne et apprendre à marcher ensemble dans l’espérance.

Martin Hoegger

Autres articles sur la rencontre de Synaxe. Lire ici : https://www.hoegger.org/article/liturgie-esperance/


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