Conférence donnée à la Communauté israélite de Lausanne, dans le cadre des Amitiés judéo-chrétiennes, 15 janvier 2026.
Par Martin Hoegger.
Lire ici la conférence complète
La première fois que je suis entré dans cette salle de la communauté israélite de Lausanne, c’était en 1982, à l’occasion d’une rencontre des Amitiés judéo-chrétiennes. À cette époque, le rabbin Vadnaï était présent, et le président des Amitiés judéo-chrétiennes était le professeur Samuel Amsler, dont j’étais l’assistant. Sous sa direction, je travaillais sur une recherche consacrée au rituel du culte biblique, le Tamid.
Cela fait donc plus de quarante ans que je participe à ces Amitiés, et c’est la première fois que je me trouve de ce côté-ci de la salle pour partager quelques réflexions, dans l’espérance qu’elles ouvrent un temps de dialogue. Car si exposer est relativement aisé, dialoguer demeure l’enjeu essentiel : il s’agit de s’encourager mutuellement à mieux se comprendre.
Le Concile de Nicée fut pour l’Église un moment décisif, marqué à la fois par une affirmation lumineuse et par une rupture lourde de conséquences. Lumière, parce que des responsables chrétiens venus de divers horizons se sont réunis pour définir les fondements de la foi et structurer la vie ecclésiale. Ombre, parce qu’à cette occasion l’Église s’est consciemment détournée du judaïsme, se coupant ainsi de ses racines et déchirant son cœur, à savoir la communion entre juifs et non-juifs
Le concile de Nicée a donc blessé autant le judaïsme que le christianisme. Le commémorer en vérité implique de ne pas taire cette dimension tragique.
Nicée, Constantin et l’unité de l’Église
La figure de Constantin marque un tournant majeur dans l’histoire de l’Église et de l’Empire romain. Après les persécutions de Dioclétien, son avènement inaugure une ère nouvelle de liberté religieuse. L’empereur développe une conception élevée de sa mission : pour lui, l’unité de l’Église conditionne la paix civile, et les divisions doctrinales représentent un danger plus grave que les conflits militaires.
C’est dans ce contexte qu’il convoque en 325 le concile de Nicée, dans l’actuelle Iznik, afin de résoudre la controverse suscitée par le prêtre alexandrin Arius, qui contestait la divinité du Christ. Le concile rejette cette thèse et formule une confession de foi structurante. La conversion de Constantin demeure débattue, mais les témoignages anciens, notamment ceux d’Eusèbe, soulignent son respect pour les évêques et pour les martyrs, dont certains portaient encore les traces des persécutions. Le martyre de Saint Maurice et de ses 6’000 compagnons en Valais était encore dans les mémoires.
Cette reconnaissance officielle du christianisme introduit une mutation religieuse majeure, celle de la « révolution monothéiste » : le Dieu biblique est confessé comme le vrai Dieu, et non plus l’empereur. Toutefois, l’alliance de l’Église et de l’État aura des conséquences désastreuses pour le peuple juif. La lettre de Constantin annonçant les décisions de Nicée, notamment sur la date de Pâques, exprime une polémique anti-juive explicite et appelle à une séparation nette d’avec « la détestable race des Juifs », position soutenue par une théologie déjà élaborée auparavant.
Juifs et non-Juifs : de la communion à l’exclusion
Une telle rupture est étrangère au Nouveau Testament. Du point de vue de la foi chrétienne elle-même, elle constitue une infidélité à la vocation première de l’Église. Pour le comprendre, il convient de rappeler la vision de Paul. L’apôtre envisage une communauté où Juifs et non-Juifs sont réconciliés en Jésus-Christ sans perdre leur différenciation. Il parle de la destruction du mur de séparation et du passage de l’hostilité à la proximité.
Les Juifs croyant en Jésus demeurent attachés à la Torah, tandis que les non-Juifs sont accueillis dans l’alliance sans être soumis à la circoncision ni aux prescriptions rituelles. Ensemble, ils forment ce que Paul appelle « l’humanité nouvelle. » Cette communion sans effacement sera progressivement remise en cause par la théologie du remplacement.
La théologie du remplacement et l’effacement de l’Église issue de la circoncision
Dès le IIe siècle, cette théologie affirme que l’Église a remplacé Israël et que les promesses faites au peuple juif sont désormais caduques. Justin Martyr parle de l’Église comme du verus Israel. (Véritable Israël). Peu à peu, les croyants juifs en Jésus sont assimilés ou exclus. Cyprien de Carthage formule cette pensée de manière normative en affirmant que le peuple chrétien s’est substitué à l’ancien peuple de Dieu et que le peuple juif « a perdu la grâce » (Préface des Testimonia adversus Judeos)
Pourtant, des communautés judéo-chrétiennes ont subsisté pendant plusieurs siècles. Elles ne voyaient aucune contradiction entre la foi en Jésus et la fidélité à la Torah. Marginalisées par les deux traditions, elles seront finalement reléguées au rang d’hérésie. À Rome toutefois, la mémoire d’une Église composée de Juifs et de non-Juifs a perduré, comme en témoignent les mosaïques anciennes des églises S. Pudentien et S. Sabien, représentant l’Ecclesia ex circumcisione (l’Église issue de la circoncision) et l’Ecclesia ex gentibus (l’Église issue des nations).
Après Nicée : des ruptures institutionnalisées
Les conciles et synodes postérieurs à Nicée ont multiplié les décisions visant à marquer la séparation entre Juifs et chrétiens. Ils ont interdit la convivialité, rejeté le shabbat, les fêtes juives et la datation juive de Pâques. Ces législations montrent qu’une proximité réelle existait encore, puisqu’il fallut la combattre par des canons disciplinaires. Le Credo de Nicée, tout en affirmant la pleine divinité et la pleine humanité du Christ, est devenu un marqueur d’identité qui a aussi contribué à différencier le christianisme du judaïsme, en passant sous silence l’enracinement juif de Jésus.
Regards juifs et appel à la réparation
Des penseurs juifs contemporains ont souligné l’impact de Nicée. Daniel Boyarin observe que le concile a contribué à la formation d’un christianisme séparé du judaïsme, tout en favorisant l’émergence d’un judaïsme distinct. Pour Mark Kinzer, Nicée marque un moment décisif où l’Église a renoncé à sa constitution bilatérale, juive et issue des nations ; et son credo a opéré une « substitution par omission » en passant sous silence la judaïté de Jésus-Christ.
Sortir de cette logique suppose un chemin de réparation. Le dialogue judéo-chrétien né après la Seconde Guerre mondiale, des Thèses de Seelisberg au document Nostra Aetate du 2e Concile du Vatican, a ouvert une approche fondée sur l’échange de dons. La métaphore japonaise du kintsugi, qui répare les fractures en les soulignant d’or, exprime bien cette démarche : il ne s’agit pas d’effacer les blessures, mais de les transformer en lieux de relation renouvelée.
Conclusion
Commémorer les 1700 ans du Concile de Nicée exige donc lucidité et responsabilité. La réparation des relations passe par la fraternité concrète, l’humilité et la repentance, ainsi que par un nouveau départ spirituel. En vue du Jubilé de 2033, qui commémorera la mort et la résurrection de Jésus, les Églises sont appelées à se souvenir que la source de la foi chrétienne n’est ni à Rome, ni à Constantinople, ni Genève, ni à Canterbury, mais à Jérusalem.
Ce jubilé ne pourra être célébré de manière juste sans un accueil renouvelé du peuple juif, enracinement vivant de la foi chrétienne. Œuvrer à cette réconciliation, c’est transformer l’exclusion héritée de Nicée en un véritable échange de dons.

