Le Quatuor Aviv lors de la commémoration du jour de la Shoah
J’ai participé à la commémoration de Yom HaShoah (le jour de la mémoire de l’élimination de six millions de juifs par le nazisme durant la seconde guerre mondiale) à la synagogue de Lausanne, le 14 avril 2026. C’était un moment d’une grande intensité spirituelle. Dans le silence de l’assemblée, mémoire, prières et musique se sont entrelacées pour faire résonner une même exigence : ne pas oublier, mais aussi continuer à vivre.
Cette célébration ne se limitait pas à un regard tourné vers le passé ; elle ouvrait un chemin de responsabilité pour le présent.
L’un des moments qui m’a marqué fut la récitation du Kaddish des endeuillés. Ce texte, d’une grande beauté, commence par ces mots :
« Qu’il soit magnifié et sanctifié, son grand Nom… »
Et il se poursuit par une longue louange, une élévation du Nom de Dieu au-dessus de toute chose. Ce qui m’a frappé, c’est que cette prière, pourtant dite dans le deuil, ne parle pas directement de la mort. Elle ne décrit pas la souffrance ni la perte ; elle se tourne entièrement vers Dieu, vers son règne et vers la paix qu’il promet.
Dans un contexte comme celui de la Shoah, cette prière prend une force particulière : elle affirme que, même au cœur de l’abîme, la relation à Dieu n’est pas brisée. Elle devient même un acte de responsabilité. Réciter le Kaddish, c’est affirmer que la vie est plus forte que la mort.
Mémoire et réflexion
L’allocution du rabbin Eliezer Shai di Martino a éclairé cela. Il a rappelé que Yom HaShoah est non seulement un jour de mémoire, mais aussi un jour de réflexion. « Lorsque les ténèbres s’étendent, a-t-il dit, les manifestations de la joie semblent disparaître. Et pourtant, nous sommes appelés à devenir des porteurs de lumière et d’amour. »
Son appel à la responsabilité a résonné avec force : raconter afin que le « plus jamais » ne soit pas une simple formule, mais un engagement concret.
Le rabbin a également souligné que la haine ne surgit pas brutalement, mais qu’elle commence par de petits signes, presque imperceptibles. Cette lucidité donne à la mémoire une dimension éthique : se souvenir, c’est apprendre à discerner et à agir.
L’évocation des combattants du ghetto de Varsovie a illustré cette exigence. Leur résistance, bien que militairement vouée à l’échec, a redonné au peuple juif dignité et espérance. Elle a marqué un passage décisif : ne plus être seulement victime, mais devenir acteur de son histoire.
La prière pour les victimes
Au cœur de la célébration, la prière pour Yom HaShoah (El Male Rahamim) a donné voix au deuil collectif :
« Dieu plein de compassion, qui réside dans les hauteurs, accorde un repos véritable… aux âmes des six millions de Juifs… »
Cette prière ne cherche pas à expliquer l’inexplicable mais fait mémoire des victimes et les confie à la miséricorde de Dieu. Elle affirme que leurs vies ne sont pas perdues pour Dieu. Le passage « Qu’ils reposent en paix dans le Jardin d’Éden. Que le Maître de miséricorde les abrite à jamais sous ses ailes, et qu’il lie leurs âmes dans le lien de la vie, » ouvre une perspective d’espérance : au-delà de la mort, en Dieu leur vie demeure.
Après cette prière pour le jour de la Shoa, le psaume 83, cri biblique face à la menace d’anéantissement, puis le Kaddish, ont été psalmodiés, comme pour sceller l’ensemble dans la prière :
« O Dieu, sors de ton silence ; Dieu, ne reste pas inerte et muet. Voici tes ennemis qui grondent, tes adversaires qui relèvent la tête. Contre ton peuple, ils trament un complot, ils intriguent contre ton trésor. Ils disent : « Allez ! supprimons leur nation, que le nom d’Israël ne soit plus mentionné ! » (Ps. 83.1-2)
Ensuite six bougies rappelant les six millions de morts ont été allumées par six membres de la communauté israélite. Comme si, au cœur même de la nuit de l’histoire, ces six flammes affirmaient encore que la lumière n’a pas été vaincue.
Dire l’incompréhensible avec la musique
La musique a ensuite prolongé cette méditation avec l’œuvre « Different Trains » de Steve Reich,interprétée par le quatuor Aviv, un ensemble international reconnu, dont le nom signifie « printemps » en hébreu et qui incarne un souffle de renouveau et de vie.
Cette pièce, marquée par l’histoire personnelle du compositeur, repose sur une intuition bouleversante : les trains qu’il empruntait enfant aux États-Unis, durant la période de la IIe guerre mondiale, auraient pu être, s’il avait vécu en Europe, des trains de déportation. L’œuvre met en dialogue deux réalités opposées : l’innocence des voyages ordinaires et l’horreur des transports vers les camps.
Par l’utilisation de voix enregistrées – celles de témoins, de survivants – et par leur transposition musicale, Reich crée un véritable « mémorial sonore ».
La musique ne raconte pas seulement l’histoire ; elle la fait entendre, presque physiquement. Dans la deuxième partie, consacrée à l’Europe en guerre, les mots évoquent les wagons à bestiaux, les enfants arrachés, les numéros tatoués. Rien n’est inventé : ce sont des fragments de vies réelles. La troisième partie, après la guerre, laisse apparaître une absence irréparable : « aujourd’hui, ils ont tous disparu ». Ainsi, la musique rejoint la prière : elle ne donne pas de réponse, mais elle garde la mémoire vivante.
Enfin, le quatuor a interprété le Quatuor à cordes n°15 en la mineur de Beethoven, présenté comme « une œuvre de guérison ». Composée après une grave maladie, cette œuvre porte en elle un mouvement de traversée : de la souffrance vers une forme de paix intérieure. Dans le contexte de Yom HaShoah, elle n’efface pas la douleur, mais elle ouvre un espace où la vie peut reprendre souffle.
Faire mémoire, une vocation
Cette commémoration m’a fait comprendre que faire mémoire n’est pas seulement un devoir, mais une vocation. Entre la prière, la parole et la musique, quelque chose s’est transmis : se tenir devant le mystère du mal sans renoncer à l’espérance.
Et au cœur de tout, cette affirmation proclamée avec force :
« Am Israël ‘haï » — le peuple d’Israël est vivant.
Une parole qui, au-delà de la douleur, affirme que la vie, malgré tout, continue.
Pour moi, en tant que chrétien, cette soirée a d’abord été une prière de repentance. Car les auteurs de la Shoah étaient en majorité issus de peuples marqués par le baptême, mais infidèles à cet appel fondamental : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19,18), parole inscrite au pied même de la synagogue de Lausanne.
Avec l’amour de Dieu, ce commandement est, selon Jésus-Christ, le cœur de toute la Loi (Marc 12,31). Le voir ainsi trahi dans l’histoire appelle à une profonde repentance.
Puis mon regard s’est tourné vers le cri de Jésus sur la croix :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Cri qui fut aussi celui de tant de Juifs plongés dans la nuit de la Shoah.
Ce cri, partagé, ouvre un chemin de communion. Il m’appelle à me rendre proche du peuple dont Jésus est issu, à reconnaître en lui un frère, et à m’engager à ne « plus jamais » l’abandonner, particulièrement en ces temps dramatiques où cette fidélité demeure un appel urgent.
En sortant de la synagogue, le quatuor Aviv a offert un dernier moment inattendu et émouvant en improvisant sur les cordes l’hymne national israélien, « Hatikva » — « l’espérance ». Cette poignante mélodie a résonné comme un écho vivant de toute la commémoration, un moment intense, où la mémoire de la Shoa était portée, dans la prière, par une espérance indestructible.


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