La commémoration de Yom HaShoah à la synagogue de Lausanne, le 16 avril 2026, fut un moment d’une grande intensité spirituelle et humaine. Dans le silence recueilli de l’assemblée, mémoire, prière et musique se sont entrelacées pour faire résonner une même exigence : ne pas oublier, mais aussi continuer à vivre.
Cette célébration ne se limitait pas à un regard tourné vers le passé ; elle ouvrait un chemin de responsabilité pour le présent.
L’un des moments qui m’a marqué fut la récitation du Kaddish des endeuillés. Ce texte, d’une beauté saisissante, commence par ces mots :
« Qu’il soit magnifié et sanctifié, son grand Nom… »
Et il se poursuit par une longue louange, une élévation du Nom de Dieu au-dessus de toute chose. Ce qui m’a frappé, c’est que cette prière, pourtant dite dans le deuil, ne parle pas directement de la mort. Elle ne décrit pas la souffrance ni la perte ; elle se tourne entièrement vers Dieu, vers sa grandeur, vers son règne et vers la paix qu’il promet.
Dans un contexte comme celui de la Shoah, cette orientation prend une force particulière : elle affirme que, même au cœur de l’abîme, la relation à Dieu n’est pas brisée. Elle devient même un acte de résistance spirituelle. Dire le Kaddish, c’est refuser que la mort ait le dernier mot.
L’allocution du rabbin Eliezer Shai di Martino a éclairé cela. Il a rappelé que Yom HaShoah est non seulement un jour de mémoire, mais aussi un jour de réflexion. « Lorsque les ténèbres s’étendent, a-t-il dit, les manifestations de la joie semblent disparaître. Et pourtant, nous sommes appelés à devenir des porteurs de lumière et d’amour. »
Son appel à la responsabilité a résonné avec force : raconter, enseigner, transmettre, afin que le « plus jamais » ne soit pas une simple formule, mais un engagement concret.
Le rabbin a également souligné que la haine ne surgit pas brutalement, mais qu’elle commence par de petits signes, presque imperceptibles. Cette lucidité donne à la mémoire une dimension éthique : se souvenir, c’est apprendre à discerner et à agir.
L’évocation des combattants du ghetto de Varsovie a illustré cette exigence. Leur résistance, bien que militairement vouée à l’échec, a redonné au peuple juif dignité et espérance. Elle a marqué un passage décisif : ne plus être seulement victime, mais devenir acteur de son histoire.
La prière pour les victimes
Au cœur de la célébration, la prière pour Yom HaShoah (El Male Rahamim) a donné voix au deuil collectif :
« Dieu plein de compassion, qui réside dans les hauteurs,
accorde un repos véritable… aux âmes des six millions de Juifs… »
Cette prière nomme les victimes, leur rend leur dignité et les confie à la miséricorde divine. Elle ne cherche pas à expliquer l’inexplicable mais elle confie à Dieu les victimes. Elle affirme que ces vies, arrachées à l’histoire, ne sont pas perdues pour Dieu. L’expression « qu’il lie leurs âmes dans le lien de la vie » ouvre une perspective d’espérance : au-delà de la mort, une relation demeure. Après cette prière, le psaume 83 a été récité, cri biblique face à la menace d’anéantissement, avant que le Kaddish ne soit récité, comme pour sceller l’ensemble dans la louange.
Dire l’incompréhensible avec la musique
La musique a ensuite prolongé cette méditation avec l’œuvre Different Trains de Steve Reich, interprétée par le quatuor Aviv. Cette pièce, marquée par l’histoire personnelle du compositeur, repose sur une intuition bouleversante : les trains qu’il empruntait enfant aux États-Unis auraient pu être, s’il avait vécu en Europe, des trains de déportation. L’œuvre met en dialogue deux réalités opposées : l’innocence des voyages ordinaires et l’horreur des transports vers les camps.
Par l’utilisation de voix enregistrées – celles de témoins, de survivants – et par leur transposition musicale, Reich crée un véritable « mémorial sonore ».
La musique ne raconte pas seulement l’histoire ; elle la fait entendre, presque physiquement. Dans la deuxième partie, consacrée à l’Europe en guerre, les mots évoquent les wagons à bestiaux, les enfants arrachés, les numéros tatoués. Rien n’est inventé : ce sont des fragments de vies réelles. La troisième partie, après la guerre, laisse apparaître une absence irréparable : « aujourd’hui, ils ont tous disparu ». Ainsi, la musique rejoint la prière : elle ne donne pas de réponse, mais elle garde la mémoire vivante.
Enfin, le quatuor a interprété le Quatuor à cordes n°15 en la mineur de Ludwig van Beethoven, présenté comme « une œuvre de guérison ». Ce choix s’est révélé particulièrement juste. Composée après une grave maladie, cette œuvre porte en elle un mouvement de traversée : de la souffrance vers une forme de paix intérieure. Dans le contexte de Yom HaShoah, elle n’efface pas la douleur, mais elle ouvre un espace où la vie peut reprendre souffle.
La mémoire, une vocation
Cette commémoration m’a fait comprendre que la mémoire n’est pas seulement un devoir, mais une vocation. Entre la prière, lda parole et la musique, quelque chose s’est transmis : une manière de se tenir devant le mystère du mal sans renoncer à l’espérance. Et au cœur de tout, cette affirmation proclamée avec force :
« Am Israël ‘haï » — le peuple d’Israël est vivant.
Une parole qui, au-delà de la douleur, affirme que la vie, malgré tout, continue.
En sortant de la synagogue, le quatuor Aviv a offert un dernier moment inattendu et émouvant en improvisant l’hymne national israélien, « Hatikva » — « l’espérance ». Cette mélodie, simple et poignante, a résonné comme un écho vivant de toute la commémoration. Elle illustrait à merveille cette attitude intérieure évoquée tout au long de la soirée : une manière de se tenir devant le mystère du mal sans renoncer à l’espérance. Ce fut un moment d’une grande intensité, où la mémoire et l’avenir semblaient se rejoindre dans une même espérance fragile et tenace.

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