Le cœur de Jésus et notre coeur.

Le Sacré-coeur selon Rouault (Musée du Hiéron, Paray-le-Monial)

La spiritualité du Sacré-Coeur vue par un protestant

Du 9 au 12 octobre 2026, le mouvement « Artisans de paix » a organisé à Paray-le-Monial une rencontre interreligieuse consacrée à la spiritualité du cœur. Dans ce lieu où s’est développée, au XVIIe siècle, la spiritualité du Sacré-Cœur, chacun était invité à partager ce que représente le cœur dans sa propre tradition religieuse : catholique, protestante, musulmane ou bouddhiste.

J’ai été invité à présenter la compréhension du cœur dans la tradition protestante, en puisant à ses sources bibliques et dans la pensée des Réformateurs, Martin Luther et Jean Calvin. J’ai également souhaité partager une expérience personnelle qui a marqué mon chemin spirituel.

Cette rencontre m’a donné l’occasion de poursuivre une réflexion commencée l’année précédente, lors d’une session œcuménique à Paray-le-Monial, où j’avais découvert la spiritualité du Sacré-Cœur. Elle m’a aussi permis de m’interroger sur la manière dont cette spiritualité peut nourrir notre vocation commune à devenir des artisans de paix.

Voici le texte de cette intervention, intitulée « Du cœur du Christ au cœur de l’artisan de paix ».

A la découverte d’un « puits spirituel »

L’année dernière, j’ai été invité à donner une conférence sur le chemin œcuménique vers 2033, année du jubilé des 2000 ans de la résurrection du Christ. Je suis engagé depuis dix ans sur ce chemin avec le mouvement JC2033. Cette conférence avait lieu à Paray-le Monial, lors d’une rencontre œcuménique organisée dans le cadre du réseau « Fraternité Pentecôte ».

C’est à cette occasion que j’ai découvert la spiritualité du Sacré-Cœur, que je connaissais encore très peu. J’étais accompagné d’autres frères et sœurs protestants qui, comme moi, entraient dans cet univers spirituel. Durant cette rencontre, le souvenir de l’évangéliste Carlos Payan, récemment décédé, a souvent été évoqué. Lui-même avait été touché par cette spiritualité et a initié des rencontres œcuméniques en ce lieu. 

Nous avons, en effet, découvert ce que j’appellerais un « puits » auquel il vaut la peine de venir puiser, également pour des protestants, bien que l’expression « Sacré-Cœur » soit étrangère à notre tradition. Il est bon, en effet, de se laisser rejoindre, interpeller et renouveler par d’autres formes de spiritualité chrétienne. D’autant plus que cette spiritualité est centrée sur le Christ, ce qui rejoint la piété protestante

Rappelons brièvement l’origine de cette spiritualité. Au XVIIe siècle, Marguerite-Marie Alacoque, religieuse de la Visitation, reçut plusieurs apparitions du Christ. Jésus lui montra son cœur, un cœur flamboyant, en lui disant : « Voici le cœur qui a tant aimé les hommes. »

Cette parole m’a immédiatement rappelé ce verset de l’Évangile de Jean : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle » (Jn 3,16).

Marguerite-Marie fut appelée à répondre à cet amour en se donnant elle-même au Christ. Il me semble que tous les chrétiens peuvent recevoir quelque chose de cette expérience : la vie chrétienne est fondamentalement un dialogue de cœur à cœur avec le Christ.

Cette découverte m’a donné le désir d’approfondir cette spiritualité, d’abord en retournant à ses racines bibliques, puis en l’examinant à la lumière de ma tradition protestante.

Je commencerai donc par un parcours biblique, avant d’évoquer la place du cœur chez Martin Luther et Jean Calvin. Je partagerai ensuite un témoignage personnel sur un événement décisif de mon chemin spirituel, lorsque mon cœur s’est embrasé de l’amour de Dieu. Enfin, je reviendrai sur le lien entre la spiritualité du cœur et notre vocation à devenir artisans de paix.

1. Les racines bibliques de la spiritualité du cœur

Je ne vais pas faire ici un cours de théologie biblique, mais j’ai tout de même ouvert ma concordance de la TOB et regardé le mot « cœur ». C’est impressionnant : dans la Traduction œcuménique de la Bible, le mot « cœur » apparaît 819 fois. Le cœur est donc un thème majeur de l’Écriture.

En français le cœur désigne la vie affective, mais en hébreu son sens est beaucoup plus large. Il est, selon le Vocabulaire de théologie biblique « le centre de l’être, là où l’homme dialogue avec lui-même (Gn 17.17 ; Dt 7.17), assume ses responsabilités, s’ouvre ou se ferme à Dieu…Le cœur est la source même de sa personnalité consciente, intelligente et libre, le lieu de ses choix décisifs[1]. »

Le cœur de Dieu

Je me suis demandé combien de fois la Bible parle du cœur de Dieu lui-même. Étonnamment, les passages sont peu nombreux.

 Dans l’Ancien Testament, nous trouvons d’abord cette parole du Psaume 33 : « Les pensées de son cœur subsistent de génération en génération » (Ps 33,11). Les pensées du cœur de Dieu demeurent pour toujours.

Puis vient cette parole bouleversante du prophète Osée : « Mon cœur en moi est bouleversé » (Os 11,8). Dieu exprime ici son émotion devant l’infidélité de son peuple. Son amour est plus fort que sa colère. Il ne peut se résoudre à abandonner ceux qu’il aime.

Nous pourrions également évoquer le Cantique des cantiques, si nous le lisons non seulement comme un poème célébrant l’amour humain, mais aussi comme une image de l’amour entre Dieu et son peuple : « Place-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras ; car l’amour est fort comme la mort » (Ct 8,6).

Le cœur humain et la promesse d’un cœur nouveau

Sinon, la Bible parle surtout du cœur humain : du cœur qui cherche Dieu, du cœur partagé, du cœur qui s’égare, du cœur qui s’endurcit. Pensons au cœur endurci du Pharaon. 

Mais la Bible parle aussi du cœur pur : « Crée en moi un cœur pur. » Elle parle du cœur qui écoute. La prière de Salomon est une des plus belles de toute l’Écriture : « Donne-moi un cœur qui écoute. » (1 R3.9) Lorsque Dieu lui dit : « Demande ce que tu veux et je te le donnerai », Salomon ne demande ni richesse ni puissance, mais un cœur attentif.

Et puis il y a cette immense promesse biblique : celle du cœur nouveau. Déjà Moïse annonçait qu’un jour Dieu circoncira le cœur de son peuple afin qu’il puisse marcher selon sa volonté, de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force. (Dt 30.6) Les prophètes reprendront cette promesse : « J’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. » (Ez 36.26) Le cœur nouveau est l’œuvre de Dieu qui transforme notre être intérieur afin de nous rendre capables de l’aimer et d’aimer notre prochain.

2. « Je suis doux et humble de cœur »

Venons-en maintenant à cette parole de Jésus dans l’Évangile de Matthieu : « Venez à moi, vous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. Prenez sur vous mon joug… car je suis doux et humble de cœur. » (11.28)

C’est le seul passage du Nouveau Testament où Jésus parle explicitement de son propre cœur. Il est Dieu venu parmi nous avec un cœur humain. Voilà une réalité d’une grande profondeur.

Dans la tradition biblique, le joug désigne notamment la Loi de Dieu, la Torah, cette Parole donnée au peuple pour qu’il vive.

Lorsque Jésus dit : « Prenez sur vous mon joug », il ne propose pas une autre loi. Il n’est pas venu abolir la Torah, mais l’accomplir. Il la vit pleinement, de l’intérieur, dans l’amour.

Jésus réalise parfaitement ce qu’exprime le psalmiste : « Combien j’aime ta Loi ! » (Ps 119,97). Toute sa vie est orientée vers la volonté du Père.

Jésus promet également le repos : « Je vous donnerai du repos. » Pourquoi peut-il donner ce repos ? Parce qu’il vit pleinement dans l’obéissance à Dieu. Lorsque nous vivons la Parole de Dieu, nous recevons la paix : la paix du cœur, mais aussi la paix entre nous.

Lorsque Jésus dit : « Je suis doux et humble de cœur », il révèle en réalité la Nouvelle Alliance. Le cœur doux et humble, c’est le cœur circoncis annoncé par Moïse. C’est le cœur nouveau annoncé par les prophètes. C’est le cœur capable d’écouter, le cœur devenu réceptif à Dieu. La Loi n’est plus extérieure à nous : elle est écrite sur le cœur.

Jésus vit cette réalité parfaitement et il nous communique son Esprit afin que nous puissions, nous aussi, entrer dans cette obéissance intérieure. Pensons aux disciples d’Emmaüs : « Notre cœur ne brûlait-il pas au dedans de nous ? » (Luc 24.32) 

Le cœur du disciple est appelé à devenir un cœur embrasé par la Parole de Dieu.

Ainsi, cette expression « doux et humble de cœur » nous conduit au centre de l’Évangile : la Nouvelle Alliance et la transformation intérieure opérée par l’Esprit Saint.

Mais nous avançons toujours humblement, à genoux en quelque sorte, car nous avons constamment besoin du pardon de Dieu et de la force de son Esprit pour marcher à la suite du Christ.

3. Le cœur nouveau chez Luther et Calvin 

J’aimerais maintenant me tourner vers deux grandes figures de la Réforme : Martin Luther et Jean Calvin.

Quelle place accordent-ils au cœur dans leur compréhension de la foi chrétienne ?

Un élément m’a particulièrement frappé : tous deux ont choisi un cœur comme symbole de leur foi.

En 2017, à l’occasion des 500 ans de la Réforme, un groupe œcuménique allemand avait retenu cette parole du prophète Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en vous un esprit nouveau » (Ez 36,26).

J’ai beaucoup aimé ce choix, car il rappelle que la véritable réforme de l’Église commence par le renouvellement de nos cœurs.

La rose de Martin Luther

Le symbole choisi par Martin Luther pour résumer sa foi représente un cœur au milieu d’une rose. Au centre de ce cœur se trouve une croix.

Cette image, devenue l’emblème des Églises luthériennes, exprime de manière très parlante la nouveauté de l’Évangile.

Luther écrit : « Le cœur est placé au milieu d’une rose blanche qui indique que la foi donne la consolation, la joie et la paix[2]. »

Lorsque notre cœur croit au Christ, l’Esprit Saint fait fleurir notre vie comme une rose!

La foi nous fait vivre cette « transplantation cardiaque spirituelle » annoncée par Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf ; j’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair » (Ez 36,26).

Pour Luther, le salut signifie la venue de l’Esprit saint dans notre cœur qui nous assure que nous sommes aimés et accueillis par Dieu, pardonnés et libérés, renouvelés pour vivre et aimer comme Jésus a aimé. 

Jean Calvin et le cœur du Christ doux et humble 

Dans son commentaire de Matthieu 11,29, Jean Calvin ne développe pas une symbolique particulière du cœur. Pas de mystique du « Sacré-cœur » chez lui ! Ce qui lui importe avant tout, c’est que le croyant apprenne à se revêtir de la douceur et de l’humilité du Christ.

Le joug de Jésus devient « aisé » lorsque le disciple, à son exemple, apprend à vivre dans ces dispositions intérieures.

Calvin écrit :

« Puisque Jésus-Christ, ayant exhorté ses disciples à porter son joug afin que la difficulté ne leur fasse pas peur, ajoute aussitôt après : « Apprenez de moi », signifiant que ce joug ne nous sera pas pénible lorsque, à son exemple, nous serons accoutumés et conduits à la douceur et à l’humilité[3]. »

Calvin souligne également que, durant toute sa vie terrestre, Jésus s’est offert de tout cœur à Dieu. Selon la lettre aux Hébreux, il est venu pour accomplir sa volonté (He 10,5-10).

La Loi de Dieu est inscrite dans son cœur.

Cependant, cette fidélité n’a pas épargné au Christ de grands combats. Dans son humanité, il a assumé notre faiblesse et traversé l’angoisse et la souffrance.

C’est particulièrement sur la croix que son amour s’est manifesté dans toute sa profondeur.

Calvin écrit dans l’Institution de la Religion chrétienne :

« Le témoignage de l’amour incomparable qu’il nous portait a été encore plus grand lorsqu’il a soutenu les assauts horribles des tourments de la mort. Pourtant, dans son angoisse, il n’a pas pensé à lui afin d’assurer notre bien » (II,16,5).

Mais cet amour ne s’arrête pas à la croix. Dans sa gloire, le Christ ressuscité intercède continuellement pour nous.

Calvin affirme que Jésus tourne le regard du Père vers son cœur saint et juste plutôt que vers notre misère :

« Jésus fixe les yeux du Père sur sa justice et les détourne de nos péchés, nous réconciliant si fortement avec son cœur qu’il nous donne accès, par son intercession, à son trône » (II,16,16).

Cette orientation du regard divin vers le Christ libère le croyant de l’angoisse du jugement.

Comme l’écrit le théologien réformé Paul Wells : « Pour Calvin, l’union avec Christ est le cœur de l’Évangile… En Christ, nous trouvons la fontaine de vie, le médiateur à qui nous sommes unis dans sa mort et sa résurrection, d’où jaillit la vie nouvelle. L’Esprit scelle la parole de vérité dans nos cœurs, rend témoignage de Christ et est le principe permanent de la communion avec Christ[4]. »

Comment vient à nous l’Esprit saint ? Avec tout le mouvement de la Réforme, Calvin répond que c’est par la Parole de Dieu et par les sacrements reçus par la foi. La Parole doit être non seulement écoutée et mais aussi vécue dans un amour qui se met au service et rencontre le Christ dans les frères et sœurs (Mat 25.40) et dans la vie fraternelle (Mat 18.21). 

La transformation du cœur par la grâce

Dans l’Institution de la religion chrétienne, Calvin cite souvent les prophéties de Jérémie et d’Ezéchiel annonçant que Dieu donnera « un cœur nouveau », « un cœur de chair » (Ez 36.36 ; 11.19 ; Jér 32.40). 

Il souligne aussi la nécessité de la « circoncision du cœur » : « Moïse, à plusieurs reprises, a enseigné au peuple que la vraie conversion doit être faite de tout son cœur, de toute son âme et, en parlant de la circoncision du cœur, il évoque les profondeurs de l’être. » (III,3,6)

Calvin insiste fortement sur l’incapacité de l’être humain à se renouveler par ses seules forces. Tant que notre cœur n’est pas transformé par l’Esprit de Dieu, nous ne pouvons véritablement accomplir le bien.

Il écrit :

« Il est impossible de rien tirer de bien de notre cœur à moins qu’il ne soit transformé. […] Le Seigneur commence en nous son œuvre en suscitant en nos cœurs l’amour, le désir et la recherche du bien et de la justice, ou plus exactement, en inclinant, formant et conduisant nos cœurs à la justice » (II,3,6).

En s’appuyant sur Ézéchiel, Calvin affirme que Dieu seul peut renouveler notre cœur. Dans sa polémique contre le libre-arbitre, il refuse de surestimer les capacités humaines et de minimiser la grâce divine. (II,5,8) 

« Tout ce qui est en nous doit être changé complètement pour que nous soyons incités au bien et que tout ce qui est mis à la place procède de la grâce de Dieu » (II,3,8)

Dans la ligne de saint Augustin, Calvin rappelle que « la grâce de Dieu est nécessaire pour accomplir ce que Dieu commande et qu’elle nous est promise pour cela » (II,4,9) « Comme le dit Augustin, ce que Dieu promet, nous ne le faisons pas naturellement, ni par notre libre arbitre, ; c’est lui qui le fait par sa grâce. » (II.4.8)

Le renouvellement du cœur est donc, pour Calvin comme pour Luther, une œuvre de l’Esprit Saint.

« Je t’offre mon cœur, Seigneur »

 

Comme Luther, Jean Calvin a choisi le cœur comme emblème personnel.

Son symbole représente une main offrant un cœur à Dieu, accompagné de cette devise : « Je t’offre mon cœur, Seigneur, promptement et sincèrement.»

Cette image exprime la réponse du croyant à l’amour de Dieu.

Calvin offre son cœur à la suite de Jésus, qui s’est lui-même offert entièrement à son Père. À son exemple, la vocation du chrétien est de consacrer sa vie à Dieu (III,6,5).

Dieu veut en effet la consécration de notre cœur : « Notre Seigneur nous commande d’avoir une étonnante consécration du cœur, qui ne doit être perturbé par la moindre convoitise. Il réclame un cœur remarquablement bien disposé qu’il ne veut pas voir, le moins du monde, enclin à contrevenir à la Loi de l’amour du prochain. » (II,7,49). 

Selon Calvin, l’essentiel de la vie chrétienne est d’acquérir la simplicité du cœur, un coeur exempt de toute tromperie. La vraie simplicité ne s’acquiert pas d’un coup, mais dans un long voyage, où nous trébuchons et où nous devons persévérer jour après jour. (III,6,5)

« Offrir son cœur » à quelqu’un est une déclaration d’amour. Pour Calvin, la foi est un amour exclusif pour Dieu. Les mots « promptement et sincèrement » expriment cette disponibilité intérieure : répondre à Dieu sans remettre à plus tard, avec un cœur entier.

Cette disposition apparaît de manière particulièrement frappante dans une lettre adressée à Guillaume Farel.

Après avoir été chassé de Genève, Calvin exerçait son ministère à Strasbourg. Lorsque Farel le pressa de revenir à Genève, il éprouva une grande résistance intérieure.

Il écrivit alors :

« Si j’avais le choix, je préférerais faire n’importe quoi plutôt que de t’obéir, mais comme je me rappelais que je ne m’appartiens pas, j’offre mon cœur en sacrifice, offert au Seigneur. […] Je soumets donc mon cœur, lié et enchaîné, en obéissance à Dieu ; et en quittant mon propre jugement, je me mets à disposition de ceux dont j’espère que c’est Dieu même qui parle à travers eux[5]. »

Ce témoignage révèle combien l’offrande du cœur engage concrètement notre liberté et notre volonté.

Il ne suffit pas de parler de l’amour de Dieu. Encore faut-il lui permettre de transformer nos décisions et notre manière de vivre.

4. Un cœur brûlant : témoignage personnel

Arrivé à ce point de ma conférence, permettez-moi d’évoquer un événement qui a été déterminant dans mon propre chemin spirituel.

Je le fais avec d’autant plus de confiance que la démarche des Artisans de paix souhaite offrir un espace au partage des expériences de l’Esprit.

En octobre 1975, j’ai participé à la rentrée de la Faculté de théologie Jean Calvin, à Aix-en-Provence.

J’y suis arrivé athée et j’en suis reparti croyant, transformé par la puissance de la Parole de Dieu.

Alors que j’écoutais une conférence de l’historien Pierre Chaunu, une parole de l’Évangile a transpercé mon cœur.

Je dis bien « transpercé », car j’en ai éprouvé une vive douleur.

Ce soir-là, pour la première fois de ma vie, je me suis mis à genoux et j’ai prié du fond du cœur.

Un seul mot est sorti de ma bouche : « Pardon ».

À cette époque, j’étais en conflit avec plusieurs personnes. La Parole de Dieu m’avait fait comprendre qu’en blessant ces personnes, c’était aussi Dieu que j’avais blessé.

Le lendemain, alors que je rentrais en train à Lausanne, un feu s’est allumé dans mon cœur.

En une fraction de seconde, j’ai su que Dieu est amour et qu’il demeurait en moi. Ce feu, qui s’est allumé ce jour-là, ne s’est jamais éteint.

J’ai ouvert ma Bible et suis tombé sur cette parole de la première lettre de Jean :

« Dieu est amour. Qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4,16).

Cette parole disait exactement ce que j’éprouvais dans mon cœur brûlant. Pour moi, ce feu ne pouvait venir que de Dieu !

De retour chez moi, j’ai été conduit à redire ce petit mot, « pardon », aux personnes que j’avais blessées.

Alors que j’étais jusque-là très peu fraternel, j’ai compris que la fraternité commence par un premier pas vers l’autre, accompagné de ce mot parfois si difficile à prononcer.

Ce fut pour moi une sorte de « chemin de Damas », ou une conversio subita, selon l’expression de Jean Calvin, dans les deux sens possibles du terme latin : une conversion à la fois « subite » et « subie » !

À partir de ce moment, j’ai consacré ma vie à la Parole de Dieu, avec le désir de l’étudier, de la comprendre et de la servir.

J’ai commencé par passer une année académique à Aix-en-Provence, puis j’ai poursuivi mes études à Lausanne, où j’ai finalement été consacré au ministère pastoral.

En repensant aujourd’hui à cette expérience, je vois combien elle rejoint ce que nous avons découvert dans les Écritures et chez les Réformateurs.

Dieu touche notre cœur par sa Parole, nous révèle son amour et nous appelle à répondre en lui offrant notre vie.

Mais cette expérience intérieure ne peut rester enfermée en nous-mêmes. Elle nous conduit vers les autres, en particulier vers ceux avec lesquels nous avons besoin de nous réconcilier.

5. Les perles du cœur : apprendre à écouter

La spiritualité du Sacré-Cœur rejoint également une démarche de prière que j’ai développée à travers un petit bracelet composé de douze perles, que j’ai appelé « les Perles du cœur ».

L’idée m’en est venue sur une île grecque.

Ces perles ont différentes couleurs : les blanches évoquent la confiance, les rouges les blessures, les jaunes la lumière, les bleues le chemin et les perles de l’écoute, en forme de grains de riz. En touchant ces perles, je dis ma confiance à Dieu, je lui présente mes blessures, j’invoque sa lumière et lui demande de me conduire sur un juste chemin.

Au centre se trouve la « perle du cœur », entourée de « perles de l’écoute ».

Elles me rappellent cette prière de Salomon : « Donne-moi un cœur qui écoute. »

Jésus nous invite à prier dans le secret, dans notre chambre intérieure, c’est-à-dire dans notre cœur.

La perle du cœur me rappelle constamment cette invitation. Je la touche souvent au cours de la journée et m’endors en la caressant et en demandant intérieurement à Dieu de garder mon cœur et de me donner sa paix.

Ce geste très simple m’aide à revenir à l’essentiel : demeurer en présence de Dieu et rester attentif à sa Parole. 

En la touchant je fais mémoire aussi de mon expérience d’embrasement du cœur quand j’avais 20 ans. 

Voilà pourquoi il me semble précieux, en tant que protestant, de puiser dans ce « puits spirituel » qu’est la spiritualité du Sacré-Cœur.

L’essentiel n’est peut-être pas tant le terme lui-même que la réalité qu’il désigne : le cœur du Christ, qui a tant aimé les hommes, et ce dialogue de cœur à cœur avec Dieu et avec nos prochains auquel il nous appelle.

6. Du cœur pacifié à l’artisan de paix

« Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9).

Cette béatitude nous ramène à la vocation qui rassemble les Artisans de paix.

La spiritualité du Sacré-Cœur nous rappelle que la paix que nous désirons pour le monde doit aussi prendre naissance au plus profond de nous-mêmes.

Comme nous y invitent les Écritures, nous avons à « garder notre cœur plus que tout, car c’est de lui que jaillissent les sources de la vie » (Pr 4.23). 

Garder notre cœur ne va pas de soi, mais nécessite une vigilance de chaque instant. Notre cœur est cette vigne à émonder, comme le dit Jésus (Jean 15).  Chaque émondage produit une nouvelle vie dans la plante, de même chaque renoncement fait par amour, provoque un jaillissement de vie.  

La paix ne se limite pas aux décisions politiques : elle se construit aussi dans la conscience et peut rompre le cycle de la violence. Elle grandit lorsque nous nous tournons vers Dieu et accueillons sa réconciliation, en faisant ce nettoyage de tout ce qui doit être enlevé de notre cœur. 

Cela nécessite de donner une place centrale à la prière. Face à la violence, le chrétien est appelé non seulement à s’opposer au mal, mais aussi à prier pour la transformation de ceux qui le commettent. 

L’enseignement de Jésus — « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent » (Mt 5,44) — devient ainsi le principe fondamental d’une révolution pacifique. La prière pour les auteurs de violence exprime la conviction qu’aucun cœur n’est inaccessible à l’action de Dieu. 

Un cœur ainsi pacifié devient capable d’aimer et d’agir avec compassion. Être artisan de paix, c’est reconnaître la dignité singulière de chaque personne et contribuer, par nos actes, à l’unité et à la fraternité humaines.

Une prière

Je voudrais terminer par cette prière que j’ai écrite après une lectio divina sur les Paroles de Jésus : 

Je suis doux et humble de cœur (Matthieu 11.28)

Abba Père, nous venons à toi

Et te demandons de verser en nous ton Esprit,

Comme tu l’as fait en Jésus,

Lui qui avait un cœur doux et humble,

Habité par l’Esprit saint.

Répands en nous le même Esprit

Pour que nous vivions comme lui

Dans la confiance et la justice.

A sa suite, nous accomplirons ta loi

En t’aimant de tout notre cœur

Et notre prochain comme nous-mêmes.

Nous trouverons alors le repos de nos âmes

Et vivrons dans la joie tous les jours.


[1] Paris, Cerf, 1977, p. 176.

[2] Voici ce qu’il en dit, dans sa lettre envoyée à Lazare Spengler le 8 juillet 1530 :

« D’abord, il y a une croix noire avec un coeur au milieu. Cette croix doit me rappeler que la foi au Crucifié nous sauve ! Qui croit en lui de toute son âme est justifié. Cette croix est noire pour indiquer la mortification, la douleur par laquelle le chrétien doit passer. Le coeur néanmoins conserve sa couleur naturelle : car la croix n’altère pas la nature, elle ne tue pas, elle vivifie. Le juste vivra par la foi, c’est-à-dire par la foi au Crucifié.

Le coeur est placé au milieu d’une rose blanche qui indique que la foi donne la consolation, la joie et la paix. La rose est blanche et non rouge, parce que ce n’est pas la joie et la paix du monde mais celle des esprits ; le blanc est la couleur des esprits et des anges.

La rose est dans un champ d’azur, pour montrer que cette joie dans l’esprit et dans la foi est un commencement de la joie céleste qui nous attend ; celle-ci y est déjà comprise, elle existe déjà en espoir, mais le moment de la consommation n’est pas encore venu.

Dans ce champ, vous y voyez aussi un cercle d’or. Il indique que la félicité dans le ciel durera éternellement et qu’elle est supérieure à toute autre joie, à tout autre bien, comme l’or est le plus précieux des métaux ».

[3] Commentaires de Jehan Calvin sur la concordance ou harmonie composée de trois évangélistes, ascavoir S. Matthieu, S. Marc, et S. Luc, Genève, 1561, p. 231.

[4] Paul Wells, « L’union avec le Christ – Au cœur de la doctrine chrétienne selon Jean Calvin. » Revue Réformée,  2011/1 – Janvier 2011 

[5] CR 11,100


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