Aux côtés de Khaled et de Koren
Koren, jeune Juif étudiant à Tel-Aviv, et Khaled*, jeune Palestinien musulman étudiant à Ramallah, ont séjourné en Suisse dans le cadre de l’association Coexistences. Ils ont passé une semaine à la montagne avec quatorze autres jeunes, pour moitié Israéliens et pour moitié Palestiniens. Puis ils ont été mes hôtes durant trois jours.
Le samedi 3 octobre, je leur ai demandé ce qu’ils souhaitaient découvrir. Koren, qui étudie les mathématiques, désirait visiter le CERN, tandis que Khaled voulait aller en France. Notre journée nous a ainsi conduits de Bossey à Divonne, puis au CERN. Trois étapes très différentes qui, rétrospectivement, m’apparaissent reliées par une même question : comment franchir les frontières qui séparent les êtres humains ?
À Bossey, la rencontre des différences
Nous avons commencé par l’Institut œcuménique de Bossey, qui célèbre cette année ses 80 ans. Fondé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un monde meurtri et divisé, l’Institut voulait contribuer à la réconciliation en formant de jeunes chrétiens venus de différents pays et de différentes Églises à se rencontrer, à étudier et à vivre ensemble. J’y ai moi-même étudié et enseigné.
J’ai expliqué à mes deux hôtes que cette vocation pouvait faire écho à leur propre engagement au sein des « Combattants pour la Paix » (« Combatants for Peace »), mouvement israélo-palestinien qui promeut la non-violence et le dialogue.
Dans le hall, nous avons rencontré fortuitement trois étudiants venant des États-Unis, du Danemark et de Tanzanie. Ils nous ont raconté comment des chrétiens de traditions et de continents différents étudient, vivent et prient ensemble, en cherchant ce qui les réunit, mais sans effacer leurs différences : une unité qui n’est pas uniformité.
Koren et Khaled ont à leur tour présenté leur expérience de la « Freedom School » en Israël et en Palestine, liée à Combatants for Peace. La rencontre avec des personnes de l’autre peuple les a conduits à dépasser certains préjugés et à découvrir des visages derrière les représentations collectives. Deux expériences de dialogue se rencontraient ainsi à Bossey : celle de chrétiens séparés et celle de jeunes Israéliens et Palestiniens.
À Divonne, « l’émotion de la liberté »
Nous avons ensuite pris la route de Divonne, en France, où nous voulions prendre notre repas. Pour moi, franchir la frontière franco-suisse est un geste banal. Nous sommes passés sans contrôle, presque sans nous en apercevoir.
Pour Khaled, il en allait tout autrement. Au moment de franchir la frontière, il a été saisi par l’émotion et s’est mis à pleurer. Surpris, je lui ai demandé pourquoi.
« L’émotion de la liberté, m’a-t-il répondu. C’est la première fois que je franchis une frontière sans contrôle, alors que chez moi il y a des check-points à tous les tournants ! »
Sa réaction m’a touché. Ce qui était pour moi un déplacement ordinaire devenait, à travers ses yeux, une expérience extraordinaire. Passer d’un pays à l’autre sans présenter de papiers, sans être arrêté ni interrogé lui faisait éprouver concrètement ce que signifie la liberté de mouvement.
Notre excursion à Divonne prenait ainsi une tout autre dimension. Une frontière presque invisible pour nous faisait surgir chez Khaled le souvenir de celles qui marquent sa vie quotidienne.
Au CERN, travailler ensemble
Après le repas, nous nous sommes rendus au musée du CERN. Koren, étudiant en mathématiques, était naturellement très intéressé par ce haut lieu de la recherche scientifique. Nous avons tous les trois pris plaisir à découvrir les nombreuses installations pédagogiques interactives.
J’ai été frappé par la dimension internationale du CERN, qui met en relation environ 12’000 scientifiques de nombreux pays autour d’une même recherche. C’est aussi dans ce contexte qu’est né l’Internet, afin de faciliter l’échange d’informations entre chercheurs.
Après ce que nous venions de vivre à la frontière, cette visite m’a fait réfléchir. La science ne supprime évidemment ni les conflits ni les divisions entre les peuples. Mais le CERN montre que des personnes de cultures et de nationalités différentes peuvent collaborer lorsqu’elles se consacrent ensemble à une recherche qui les dépasse. Avoir un but commun ne résout pas toutes les oppositions, mais peut contribuer à créer des relations nouvelles. Cette expérience ne peut-elle pas aussi nous interroger face au conflit israélo-palestinien ?
Le prix du dialogue
Un dernier échange avec Khaled m’a cependant rappelé combien le chemin de la rencontre peut être difficile. À la fin de son séjour, je lui ai demandé si je pouvais publier sa photo pour illustrer cet article. Il m’a demandé de ne pas le faire.
Il m’a expliqué qu’en Palestine son engagement pouvait être mal compris et provoquer des réactions hostiles. Il avait déjà reçu des menaces, y compris de personnes de son entourage, et redoutait que la publication d’une photo montrant ses rencontres avec des Israéliens puisse l’exposer davantage. À la veille de son retour, il m’a même confié sa peur d’être agressé physiquement. C’est pourquoi son prénom a été changé dans cet article et son visage apparaît masqué.
Cette confidence m’a fait mesurer davantage le courage nécessaire pour s’engager dans un tel dialogue. Ce qui peut apparaître de loin comme une belle expérience de coexistence comporte, pour certains, des risques très concrets.
Franchir les frontières
La confidence finale de Khaled rappelle que le chemin du dialogue n’est ni simple ni sans risque. Franchir les frontières qui séparent les êtres humains peut demander du courage et avoir un prix. La rencontre ne suffit pas à résoudre les conflits, mais elle peut transformer le regard porté sur l’autre et ouvrir un espace où quelque chose de nouveau devient possible. C’est ce que Koren et Khaled ont choisi de vivre, malgré les obstacles et, pour Khaled, malgré les risques.
Martin Hoegger
*Nom changé pour protéger la personne concernée.


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