Sur le chemin d’Emmaüs, devenir compagnons du Christ

Dans la chapelle de Pomeyrol

J’ai donné ce message, le 23 août 2026, à l’occasion de l’engagement de deux « Compagnons » dans la communauté de Pomeyrol, une communauté protestante en Provence, au pied de la chaîne des Alpilles (Saint-Etienne-du-Grès).

Le récit des disciples d’Emmaüs est un grand texte sur le compagnonnage (cf. Lc 24.18-35). En ce jour où Johanne et Marion prennent leur engagement comme compagnons de Pomeyrol, il nous offre une lumière particulière. Car, avant de nous dire ce que signifie être compagnon les uns des autres, il nous révèle Jésus lui-même comme le compagnon par excellence.

Le Ressuscité rejoint deux disciples sur leur chemin. Il marche avec eux, les écoute, ouvre pour eux les Écritures, partage leur pain et les remet en route comme témoins. À travers ces différentes étapes, nous pouvons reconnaître cinq dimensions du compagnonnage. Elles concernent particulièrement les compagnons de Pomeyrol, mais elles dessinent aussi un chemin pour toute communauté chrétienne.

Faire route ensemble

« Jésus lui-même s’approcha et fit route avec eux. » Tout commence par cette présence sur le chemin. Être compagnon, c’est d’abord faire route avec d’autres.

C’est aussi une belle image de l’Église. L’Église est une communion d’hommes et de femmes qui ont accepté de marcher ensemble. Le mot « synode » exprime précisément cette réalité : faire chemin ensemble. Mais sur ce chemin, une personne supplémentaire nous accompagne toujours : le Christ lui-même.

Marcher ensemble ne signifie pas être toujours d’accord. Les deux disciples d’Emmaüs en font l’expérience. Le texte dit qu’ils s’entretenaient de ce qui venait de se passer à Jérusalem, mais le terme grec laisse entendre une discussion animée, voire un désaccord. Ils cherchent ensemble à comprendre des événements qui les dépassent.

Il en va de même dans toute communauté. Faire route ensemble demande du temps, de l’écoute et un accueil réciproque. L’exhortation de Paul prend alors tout son sens : « Accueillez-vous donc les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu » (Rm 15.7).

Accueillir l’autre, c’est reconnaître qu’il n’est pas là par hasard. Je peux apprendre à le recevoir comme un don placé sur mon chemin : tu as été créé comme un don pour moi, et j’ai été créé comme un don pour toi. Cet accueil n’est pas toujours immédiat. Il se construit jusque dans les tensions et les désaccords. Être compagnon, c’est donc continuer à faire route ensemble, y compris lorsque le chemin devient difficile.

Rencontrer et écouter

La deuxième dimension du compagnonnage est la rencontre. Jésus ressuscité aurait pu se manifester immédiatement dans sa gloire et leur révéler son identité. Il choisit une tout autre manière de faire : il s’approche, s’intéresse à eux et les interroge.

« Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ? »

Jésus commence par écouter. Sa question permet aux disciples de raconter ce qu’ils viennent de vivre. En fait ils sont sur un chemin de deuil. Grâce à l’écoute de Jésus, ils peuvent exprimer leur déception, leur tristesse, leurs interrogations et leur espérance brisée : « Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël. »

Ils racontent même à Jésus l’Évangile sans savoir qu’ils parlent à celui qui en est le cœur : Jésus de Nazareth a été crucifié ; des femmes sont allées au tombeau ; elles ne l’ont pas trouvé et ont annoncé qu’il était vivant. Ils connaissent les faits, mais ne parviennent pas encore à en découvrir le sens.

Jésus leur laisse le temps de parler. Il ne se décourage pas lorsqu’ils lui répondent assez vivement : « Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n’ait pas appris ce qui s’y est passé ces jours-ci ! » Il continue à les écouter.

Voilà une dimension essentielle du compagnonnage. Un compagnon est quelqu’un qui s’intéresse à l’autre, lui pose des questions et lui donne le temps de raconter son chemin. Avant de parler, il écoute. Avant de conseiller, il accueille. Jésus est lui-même ce compagnon qui nous écoute avec patience.

Ouvrir ensemble les Écritures

Après avoir longuement écouté, Jésus prend la parole. Il ouvre les Écritures et aide les disciples à relire les événements à leur lumière.

Il leur reproche d’être « sans intelligence » et d’avoir le « cœur lent à croire ». Ces deux mots, l’intelligence et le cœur, me semblent importants. Les Écritures demandent à être reçues avec les deux.

Les lire avec le cœur, c’est accepter qu’une parole puisse nous rejoindre personnellement et transformer notre existence. J’ai moi-même fait l’expérience d’une parole biblique qui a transpercé mon cœur et m’a conduit de l’athéisme à la foi. Depuis ce jour, j’ai gardé une grande confiance dans la puissance de la Parole de Dieu.

Mais nous sommes aussi appelés à lire avec l’intelligence. Intelligence signifie littéralement « lire entre » (inter-legere, en latin). C’est établir des liens, rapprocher les textes, les éclairer les uns par les autres. C’est précisément ce que fait Jésus sur le chemin d’Emmaüs : « Commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait. » Il relie les Écritures à sa personne, à sa mort et à sa résurrection.

Le compagnon ne se réfère donc pas seulement à ses propres idées ou à son expérience. Il se met avec l’autre à l’écoute d’une Parole qui vient d’ailleurs.

Jésus nous enseigne aussi quelque chose d’essentiel pour notre témoignage : il n’ouvre les Écritures qu’après avoir créé une relation. Il a d’abord marché avec les disciples et écouté leur histoire. C’est dans cette relation de confiance que la Parole peut être entendue. Le témoignage chrétien ne consiste pas à déposer une parole sur quelqu’un de l’extérieur, mais à partager l’Évangile dans une relation d’amitié.

Alors peut naître l’expérience des disciples : « Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures ? »

Partager le pain

Le quatrième geste du compagnon est contenu dans le mot lui-même. Le compagnon est celui avec lequel on partage le pain. Les disciples disent à Jésus : « Reste avec nous, car le soir approche. » Jésus accepte leur hospitalité et se met à table avec eux.

Le compagnonnage passe aussi par cette convivialité. À Pomeyrol, il se vit entre les sœurs et les compagnons, dans la prière et l’engagement, mais également autour d’une table, dans les rencontres ordinaires et la joie d’être ensemble. Et cette hospitalité peut se prolonger dans nos propres lieux de vie. Nos tables peuvent devenir des lieux ouverts où d’autres sont accueillis.

C’est au moment où Jésus prend le pain, prononce la bénédiction, le rompt et le leur donne que « leurs yeux s’ouvrirent ».

Cette expression fait penser au récit de la Genèse. Après avoir mangé le fruit défendu, les yeux d’Adam et Ève s’ouvrent ; mais cette ouverture conduit à la honte, à la peur et à la dissimulation. Ils se cachent l’un de l’autre et se cachent devant Dieu (cf. Gn 3.7).

À Emmaüs, un chemin inverse s’ouvre. Les yeux des disciples s’ouvrent dans la communion. Ils reconnaissent le Christ et peuvent désormais se regarder eux-mêmes à la lumière de sa présence.

L’un des deux disciples n’est pas nommé. Cette absence de nom permet à chacun de prendre place dans le récit, à côté de Cléopas. Certains ont aussi pensé que ce disciple pouvait être son épouse. Quelle que soit l’hypothèse retenue, les deux deviennent ensemble témoins du Ressuscité. Comme l’écrit Paul : « Dans le Seigneur, la femme n’est pas sans l’homme ni l’homme sans la femme » (1 Co 11.11). Dans le Christ, la communion devient témoignage.

Repartir comme témoins

Enfin, être compagnon, c’est devenir témoin. Dès que les disciples reconnaissent Jésus, celui-ci disparaît à leurs regards. Ils auraient pu rester à Emmaüs pour prolonger l’émotion de cette rencontre. Au contraire, « à l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem » pour témoigner aux autres disciples de leur rencontre avec le Ressuscité.

Le compagnon n’est pas appelé à demeurer seulement dans la chaleur d’une communauté. Ce qu’il reçoit devient une mission. L’expérience vécue ensemble est appelée à rayonner ailleurs.

Chers compagnons de Pomeyrol, c’est aussi votre vocation. Dans vos lieux de vie, vos familles, vos Églises, vos engagements et vos rencontres, vous êtes appelés à témoigner de ce que vous recevez ici : une vie fraternelle nourrie par la prière, l’écoute de la Parole et la présence du Christ au milieu de nous.

Votre engagement ne vous attache donc pas seulement à un lieu. Il vous envoie. Il fait de vous des témoins de cette grâce reçue à Pomeyrol et des artisans de communion là où vous vivez.

Des compagnons pour l’avenir de la communauté de Pomeyrol

Le chemin d’Emmaüs nous donne ainsi cinq traits du compagnon : marcher ensemble, écouter, ouvrir les Écritures, partager le pain et devenir témoin. Mais, avant d’être nos engagements, ces cinq attitudes sont celles de Jésus envers nous.

C’est lui qui marche à nos côtés lorsque nous ne comprenons plus. Il écoute nos questions, éclaire notre chemin par les Écritures, rompt le pain avec nous et rallume l’espérance lorsque notre cœur s’est refroidi.

Johanne et Marion, votre engagement aujourd’hui s’inscrit dans ce chemin. Vous devenez compagnons de Pomeyrol parce que le Christ s’est d’abord fait votre compagnon. Et c’est en demeurant avec lui que vous pourrez, à votre tour, marcher avec d’autres et témoigner de ce que vous recevez ici.

Et notre espérance est aussi que ce témoignage porte du fruit. Que d’autres entendent l’appel à rejoindre cette aventure de foi et de communion ! Que de nouveaux compagnons s’engagent, que de nouvelles sœurs répondent à l’appel du Christ et viennent enrichir la communauté de leurs dons, de leur prière et de leur présence. Car une communauté reçoit son avenir de celles et ceux que Dieu appelle à la rejoindre.

Nous pouvons donc faire de cet engagement une prière pour l’avenir de Pomeyrol. Que le Seigneur suscite de nouvelles vocations de sœurs et de compagnons ; qu’il renouvelle cette communauté que nous aimons et que nous portons dans notre prière ; qu’il lui donne, à travers de nouveaux visages et de nouveaux engagements, un avenir et une beauté toujours renouvelée.

Que la parole des disciples d’Emmaüs devienne alors une parole pour nous tous : « Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin ? » Et que ce feu reçu du Ressuscité se communique de personne en personne, afin que beaucoup d’autres découvrent à leur tour la joie de marcher avec lui et de devenir compagnons sur son chemin.


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