Le culte protestant, une école de communion

La pasteure Florence Taubmann célébrant la Sainte Cène dans la chapelle de Fertrup (Sainte-Marie-aux-Mines)

La dernière journée de la rencontre de Synaxe, le 6 juillet 2026, a été consacrée à la contribution protestante au thème « La liturgie, source d’espérance ». À Sainte-Marie-aux-Mines, les participants ont découvert plusieurs dimensions de cette tradition : sa compréhension théologique de la liturgie, le dialogue avec les autres Églises, une expérience interreligieuse à Strasbourg, l’histoire singulière du protestantisme dans le Val d’Argent et, pour conclure, la célébration d’un culte.  

La liturgie protestante, une source d’espérance et un chemin de communion

La pasteure Isabelle Gerber, présidente de l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine, a rappelé que le protestantisme possède une véritable tradition liturgique. La Réforme n’a pas supprimé l’héritage ancien de l’Église : elle l’a réorienté autour de l’Évangile. La liturgie est ainsi un exercice d’humilité, car elle rappelle que l’Église ne commence pas avec ceux qui célèbrent aujourd’hui. Chaque génération reçoit une prière qui la précède et qu’elle transmet à son tour.

Dans la tradition protestante, la vie de l’Église s’organise autour de deux foyers : la Parole et les sacrements. Isabelle Gerber constate toutefois qu’un déséquilibre s’est installé au profit de la prédication, tandis que les gestes, les symboles et la Sainte-Cène ont perdu de leur place. Or la foi ne s’adresse pas seulement à l’intelligence : elle engage aussi le corps, les émotions, le chant et la participation de l’assemblée.

La liturgie doit donc être expliquée et vécue comme un chemin : accueil, confession du péché, annonce de la grâce, écoute de la Parole, sacrement, intercession et envoi. Elle fait passer du « je » au « nous » et crée des liens avec Dieu, entre les croyants et entre les Églises. Elle devient une école de prière et, dans les moments où les mots manquent, une « ancre » qui porte la foi. Isabelle Gerber conclut par une formule suggestive : « espérance » est l’anagramme de « repères ». La liturgie offre précisément ces repères qui permettent d’avancer vers le Christ.

Transmettre le sens de la liturgie : un défi partagé

Plusieurs interventions ont souligné que la liturgie s’apprend d’abord par l’expérience. Une diaconesse de Strasbourg a raconté combien la préparation d’un culte lui avait permis d’en découvrir la logique intérieure. Florence Taubmann a rapproché cette expérience de la parole d’Israël au Sinaï : « Nous ferons et nous entendrons. » La pratique peut précéder la compréhension.

Sandrine Caneri a relevé des convergences avec la tradition orthodoxe : la liturgie est un héritage reçu, plus grand que ceux qui la célèbrent. Elle conduit aussi au service du prochain, dans la ligne de saint Jean Chrysostome et du « sacrement du frère ».

Interrogée par Irina Brandt sur la manière de redonner aux protestants le sens de la liturgie, Isabelle Gerber a reconnu que certains éléments avaient été abandonnés par réaction contre le catholicisme. Gestes, symboles et vêtements liturgiques peuvent pourtant servir l’annonce de l’Évangile. La rencontre entre les traditions aide ainsi chaque Église à redécouvrir des dimensions de son propre héritage.

À la clinique Rhéna, un lieu de recueillement ouvert à tous

La présentation de la clinique Rhéna de Strasbourg par Sœur Claudine et la pasteure Régine Kakouridis a offert un exemple concret de coopération entre traditions protestante, catholique et juive. Au cœur de l’établissement, un lieu de recueillement a été conçu non comme un espace de culte commun, mais comme un lieu de silence et de prière ouvert à tous. Aucun symbole confessionnel n’y domine. Le livre des Psaumes, une Bible et le récit d’Élie à l’Horeb, gravé sur une plaque d’onyx, évoquent une présence divine qui se manifeste dans « le murmure d’un souffle léger ». Patients, proches et soignants peuvent ainsi s’y arrêter, prier ou simplement trouver un moment de paix.

Sainte-Marie-aux-Mines, un laboratoire de coexistence protestante

Guidés par le pasteur Jean-Philippe Lepelletier, les participants ont ensuite découvert l’histoire religieuse exceptionnelle de Sainte-Marie-aux-Mines. La ville fut pendant plusieurs siècles un lieu de coexistence entre luthériens, réformés, catholiques, mennonites, amish et, plus tard, juifs.

À l’église Saint-Pierre-sur-l’Hâte, le groupe a découvert l’histoire du « simultaneum », imposé sous Louis XIV : le chœur était réservé aux catholiques et la nef aux protestants. Ce partage, longtemps marqué par les tensions, témoigne aujourd’hui d’une histoire progressivement réconciliée.

La vallée a également accueilli des luthériens germanophones et des réformés francophones, puis germanophones. Le temple réformé construit en 1634, où le culte a été célébré sans interruption, garde la mémoire de cette diversité linguistique et ecclésiale. Le Val d’Argent fut aussi une terre d’accueil pour les mennonites suisses. C’est dans cette région que Jacob Amman provoqua, à la fin du XVIIe siècle, la séparation qui donna naissance au mouvement amish.

Au fil du temps, les relations entre luthériens et réformés se sont transformées. Les collaborations se sont multipliées, une liturgie commune s’est développée et, en 2012, une unique paroisse protestante de Sainte-Marie-aux-Mines a été créée. Cette histoire mouvementée illustre le passage possible de la coexistence à la communion. Une vallée autrefois traversée par les divisions confessionnelles est ainsi devenue un signe de réconciliation et un témoignage de la fécondité du dialogue.

La liturgie, service de l’espérance et don de l’Esprit

La rencontre s’est achevée par un culte présidé par la pasteure Florence Taubmann. Sa prédication a pris pour point de départ la prière du psaume 51 : « Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange. » Dans cette demande, elle discerne un mouvement d’espérance. La prière peut d’abord être intérieure, silencieuse ou balbutiante. Dieu ouvre les lèvres afin qu’elle devienne parole partagée. La liturgie est ainsi la publication de la prière : elle devient un service rendu à ceux qui ne savent plus ou ne peuvent plus prier.

Le liturge ne cherche pas à imposer sa marque personnelle. Il entre dans une « nuée de témoins » et reçoit une prière qui le précède. Son modèle est le Christ, venu non pour être servi, mais pour servir. Dans les situations de guerre et de violence, la persévérance des communautés qui continuent à célébrer manifeste la résistance de l’espérance.

À partir de 1 Corinthiens 12, Florence Taubmann a enfin proposé de regarder la diversité des traditions liturgiques comme une diversité de charismes donnés par l’unique Esprit. La liturgie orthodoxe souligne l’entrée dans l’éternité de Dieu, la liturgie catholique l’universalité de l’Église, tandis que les liturgies protestantes insistent davantage sur l’écoute actuelle de la Parole. Ces accents ne s’opposent pas : ils peuvent s’enrichir mutuellement.

La rencontre de Synaxe s’est ainsi achevée sur un appel à l’amitié entre les Églises. Selon une parole de la Règle de Reuilly citée par Florence Taubmann, « la force contagieuse d’un nouvel amour au cœur des Églises peut seule laver le mal du monde ». La liturgie devient alors non seulement une source d’espérance pour ceux qui la célèbrent, mais un service commun rendu au monde.

Martin Hoegger 

Autres articles sur la rencontre de Synaxe. Lire ici : https://www.hoegger.org/article/liturgie-esperance/


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