Le cœur, chemin de rencontre et de paix.

Le Sacré Cœur, oeuvre de Rouault (Musée du Hieron) et la Basilique de Paray-le Monial

Du 9 au 11 octobre 2026, j’ai participé à une rencontre du mouvement des Artisans de Paix à Paray-le-Monial, sous le signe du « Sacré Cœur. » J’y ai apporté une perspective protestante. Cette rencontre s’inscrivait dans la mémoire de la rencontre interreligieuse d’Assise convoquée par Jean-Paul II en 1986. L’absence de Paula Kasparian, présidente et fondatrice de cette Association a marqué cette rencontre.  

La Visitation, modèle d’une rencontre respectueuse

Au début de la rencontre, Sandrine Treuillard, chargée de mission de la Fraternité eucharistique – catholique, d’Artisans de Paix et déléguée à Paray-le-Monial, a présenté la Visitation comme un paradigme de la rencontre interreligieuse. Marie se met en route vers Élisabeth et, dans leur rencontre, l’Esprit agit et se communique. Cette scène inspire ainsi le dialogue : accueillir l’autre, reconnaître l’action de Dieu en lui et laisser cette rencontre s’élargir à une dimension qui nous dépasse. 

Le lendemain, S. Treuillard a repris l’image de la Visitation pour éclairer la rencontre de François d’Assise avec le sultan à Damiette. François et le sultan peuvent être représentés debout l’un devant l’autre, à la manière de Marie et Élisabeth dans la Visitation.

Elle ajoute qu’avec François de Sales, cette Visitation prend une dimension œcuménique. Au milieu des conflits entre chrétiens réformés et catholiques, dans le contexte de la Réforme et de la Contre-Réforme, François se rend dans le Chablais, porté par l’esprit évangélique et revêtu de la douceur et de l’humilité du Christ. Cette attitude contribue à apaiser les tensions.

Inspiré par ce récit de la Visitation, François de Sales fondera ensuite l’ordre des « Visitandines » avec sainte Jeanne-Françoise de Chantal. Quelques décennies plus tard, au sein de cet ordre, Marguerite-Marie Alacoque recevra à Paray-le-Monial la vision du Sacré-Cœur et l’appel à faire connaître son dessein d’amour et de paix pour tous les hommes.

On comprend alors pourquoi Jean-Paul II a choisi de se ressourcer dans ces lieux liés à Paray-le-Monial et à François de Sales avant de se rendre à Assise pour concrétiser, avec des représentants d’autres religions, la première journée interreligieuse de prière pour la paix.

Pour les Artisans de Paix, la rencontre entre traditions suppose que chacun demeure ancré dans sa propre voie, sans confusion ni syncrétisme, tout en s’ouvrant à l’amitié et au dialogue.

Recevoir un cœur nouveau

S. Treuillard a présenté également le message de Jean-Paul II en ce lieu en 1986. Le pape s’appuie sur la promesse du prophète Ézéchiel : « Je vous donnerai un cœur nouveau. » Le cœur est le foyer central de la conversion. Le « cœur de chair » est un cœur capable de sensibilité, d’accueil et de réponse à Dieu.

L’œuvre de Jésus consiste précisément à renouveler le cœur humain, par sa vie, sa mort et sa résurrection. Son cœur transpercé manifeste l’amour donné jusqu’au bout. La spiritualité du Sacré-Cœur conduit ainsi vers le centre du mystère chrétien : l’amour de Dieu révélé dans le Christ et la transformation intérieure de l’être humain.

L’expérience de Marguerite-Marie Alacoque, au 17e siècle, s’inscrit dans cette perspective. Elle reçoit la révélation du cœur du Christ comme signe de son amour pour l’humanité et comme appel à répondre à cet amour.  

Cette spiritualité rejoint la vocation des Artisans de Paix. La paix ne peut être séparée de la conversion du cœur. Un cœur renouvelé devient capable d’une relation nouvelle à Dieu et aux autres. La transformation de la personne et la construction de la paix apparaissent ainsi comme deux dimensions d’un même chemin.

Purifier le cœur pour trouver la paix en Islam

Mounir Ameur, enseignant à Nancy, a présenté la place du cœur dans la tradition musulmane et le cheminement soufi. Le cœur, qalb, est le centre de l’intériorité. La racine même du mot évoque le retournement et la transformation. Le cœur est aussi un organe de connaissance : l’intellect analyse, tandis que le cœur permet une connaissance vécue et une perception de la réalité divine.

Mais le cœur peut être atteint par diverses maladies : orgueil, envie, ostentation, insouciance ou attachement excessif aux réalités terrestres. Chacune appelle un remède. L’orgueil se combat par le service humble, l’envie par la prière pour l’autre, l’ostentation par la discrétion dans les bonnes actions. L’insouciance est combattue par le dhikr, l’invocation de Dieu, qui conduit de la distraction à l’attention, puis à la présence.

Une image importante est celle du cœur comme miroir. Celui-ci peut refléter la lumière, mais il peut aussi se couvrir de rouille. L’invocation de Dieu contribue à le polir. La vigilance, le repentir, la patience, le détachement et la discipline de l’ego participent également à cette purification.

Le chemin conduit à la sakina, l’apaisement et la stabilité intérieure, puis à l’amour de Dieu. Le cœur purifié devient ainsi un lieu de présence, de connaissance et de paix. Cette démarche peut également ouvrir un espace de rencontre entre croyants appartenant à des traditions différentes.

Le cœur croyant dans la tradition bouddhiste

Claire Tardieu, professeur d’université en Lettres et Sciences Humaines à Paris, et chargée des Relations Publiques d’Artisans de Paix pour les traditions bouddhiques, a présenté le rapport entre le cœur et la foi dans la tradition bouddhiste qu’elle pratique depuis quarante-deux ans au sein du mouvement Soka. Le cœur n’y désigne pas seulement le sentiment. Le terme japonais shin peut également évoquer l’esprit, l’âme et l’énergie de vie.

Chez le japonais Nichiren (13e siècle) foi et compréhension ne s’opposent pas. La foi conduit à chercher la compréhension, tandis que celle-ci affermit la foi. Mais une connaissance intellectuelle ne suffit pas : de même qu’on ne peut connaître le goût du miel sans le goûter, l’enseignement bouddhique doit devenir expérience.

Cette démarche s’inscrit dans la perspective du Mahayana (ou « Grand Véhicule », l’une des deux grandes branches principales du bouddhisme) et de la figure du bodhisattva, une personne qui a développé l’esprit d’éveil (ou bouddhéité.) Celui-ci ne cherche pas seulement son propre éveil : il revient vers le monde de la souffrance pour contribuer au salut des autres. Le Sutra du Lotus souligne la possibilité pour tous les êtres d’atteindre la libération.

Dans la tradition de Nichiren, la récitation de ce Sutra exprime la confiance et l’engagement de tout l’être. La foi prend forme dans la vie quotidienne, dans la persévérance devant les difficultés et dans l’action pour les autres. Elle conduit à l’empathie, à la compassion et à la responsabilité envers le monde. 

Du cœur du Christ au cœur de l’artisan de paix

La spiritualité du Sacré-Cœur peut également être reçue dans une perspective protestante, comme je l’ai présenté (Lire ici ma conférence). Tout d’abord, elle est centrée sur le Christ, ce qui rejoint un protestant. D’autre part, la Bible accorde une place considérable au cœur, compris comme le centre de l’être, le lieu de la décision, de l’écoute et de la relation avec Dieu. Elle annonce surtout la promesse d’un cœur nouveau : Dieu ôtera le cœur de pierre et donnera un cœur de chair.

Jésus accomplit cette promesse. Il est « doux et humble de cœur » et communique son Esprit afin que la Loi de Dieu soit inscrite dans les cœurs. Luther et Calvin ont, chacun à leur manière, repris cette dimension. Le symbole de Luther est une rose représentant un cœur avec une croix au centre, tandis que l’emblème de Calvin montre une main offrant un cœur à Dieu avec cette devise : « Je t’offre mon cœur, Seigneur, promptement et sincèrement. » Pour les deux Réformateurs, le renouvellement du cœur est l’œuvre de la grâce et de l’Esprit Saint et constitue l’essence de la Réformation.

Cette réalité rejoint aussi une expérience personnelle vécue en 1975 : une parole de l’Évangile a transpercé mon cœur et m’a conduit à demander pardon, puis à éprouver intérieurement l’amour de Dieu comme un feu. Cette expérience m’a appris que la transformation du cœur conduit nécessairement vers la réconciliation avec les autres.

La vocation de l’artisan de paix commence ainsi dans le cœur. Celui-ci doit être gardé, purifié et ouvert à l’action de Dieu. La prière, l’écoute de la Parole et la réconciliation permettent à un cœur pacifié de devenir capable d’aimer et d’agir avec compassion.

Martin Hoegger


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