La Bible a été – et demeure – un facteur essentiel pour l’unité des chrétiens. Elle occupe une place unique dans la vie des Églises, comme Parole transmise et méditée de génération en génération. Pourtant, l’histoire montre qu’elle n’a pas toujours été un lieu de convergence. Elle a aussi été, à certaines périodes, une source de divisions, notamment lorsqu’il s’agissait de son interprétation ou de son autorité dans l’Église.
Mais elle est devenue progressivement un espace de rencontre entre chrétiens de différentes confessions. C’est pourquoi on peut dire que l’œcuménisme biblique constitue en quelque sorte le « premier œcuménisme », celui qui précède et soutient tous les autres.
Cette conviction n’est pas seulement théorique. J’ai eu l’occasion de la vérifier concrètement au cours de mon engagement au sein de la Société biblique suisse, que j’ai servie comme secrétaire général. Là, j’ai vu comment la collaboration autour de la traduction et de la diffusion de la Bible pouvait rapprocher des chrétiens appartenant à des traditions différentes.
Aujourd’hui encore, cette expérience se poursuit dans d’autres contextes, notamment à travers les rencontres de Lectio divina, en particulier dans le cadre de l’École de la Parole en Suisse romande. Dans ces moments d’écoute et de prière, la Parole de Dieu devient un lieu vivant de communion.
Dans cette conférence, je vous propose de parcourir ce chemin de l’œcuménisme biblique, en suivant plusieurs étapes. Je commencerai par rappeler brièvement l’essor des Sociétés bibliques au XIXᵉ siècle. Nous verrons comment cet élan missionnaire a porté dès le départ une dimension œcuménique, avant de se heurter à des résistances importantes, notamment du côté catholique.
Dans un troisième temps, nous verrons comment le renouveau biblique du XXᵉ siècle a transformé la situation, en particulier à travers le concile Vatican II et la constitution Dei Verbum.
Je poursuivrai en examinant les développements concrets de l’œcuménisme biblique après le Concile : les traductions communes, les accords entre institutions, et les nombreuses initiatives qui ont fait de la Bible un terrain privilégié de collaboration.
Je m’arrêterai ensuite plus longuement sur la Lectio divina. Nous verrons en quoi cette pratique constitue aujourd’hui un lieu particulièrement fécond pour l’unité des chrétiens.
Enfin, je présenterai une expérience concrète de cet œcuménisme vécu : celle de l’École de la Parole en Suisse romande.
- Rapide survol historique
- La création des Sociétés bibliques : Un élan missionnaire centré sur la Parole de Dieu
Le mouvement des Sociétés bibliques, né au début du XIXᵉ siècle, constitue un phénomène majeur du christianisme moderne. À l’origine, il s’agit d’un puissant élan missionnaire animé par le désir de rendre la Bible accessible à tous. La fondation en 1804 de la British and Foreign Bible Society (BFBS), rapidement suivie par d’autres initiatives comme la Société biblique de Bâle, la même année, marque le point de départ de ce mouvement. Le principe fondamental — diffuser « la Bible seule, sans note ni commentaire » — traduit une volonté de recentrer la foi chrétienne sur l’Écriture elle-même.
Cet élan repose sur une conviction spirituelle : la Parole de Dieu transforme les cœurs. Des figures comme William Wilberforce insistent sur l’importance de donner accès à la Bible pour renouveler la vie morale et religieuse :
« Si nous voulons réellement améliorer la condition morale et religieuse des hommes, nous devons leur donner les Saintes Écritures ; car c’est par elles seules que le cœur peut être transformé et que les véritables principes de la vertu peuvent être établis[1]«
Le mouvement connaît une expansion internationale remarquable, avec la diffusion de millions de Bibles dans de nombreuses langues, touchant des populations très diverses sur tous les continents.
b. Une diffusion universelle et un premier œcuménisme
Très tôt, le mouvement dépasse les frontières confessionnelles et géographiques. Protestants de diverses traditions — anglicans, luthériens, réformés — collaborent dans un esprit d’unité pratique. L’objectif commun de diffuser la Bible permet de dépasser certaines divergences doctrinales. La Bible devient ainsi un terrain de rencontre et un facteur d’unité intra-protestante.
Karl F. A. Steinkopf qui donna l’impulsion pour fonder une Société biblique à Bâle en 1804, a fait cette déclaration avec une saveur oecuménique lors de sa première assemblée :
« La Bible doit être le principe directeur de notre foi et de notre vie. Sur des points de détail, non essentiels, nous ne serons ici-bas jamais entièrement du même avis, nous ne parlerons jamais tout à fait la même langue; nous ne voulons pas nous disputer, mais bien au contraire retenir les vérités primordiales de la Bible, nous aimer mutuellement, travailler d’un seul esprit et d’un seul cœur, en rassemblant notre courage et en conjuguant nos forces, et prier pour que la Parole de Dieu puisse agir librement et soit magnifiée, afin que tous les habitants de la Terre connaissent son chemin, tous les peuples son salut[2]«
Cette ouverture s’étend même à d’autres confessions. En Russie, la Société biblique fondée en 1813 rassemble orthodoxes, catholiques et protestants dans une même œuvre missionnaire. Cette expérience manifeste un véritable œcuménisme naissant, fondé sur l’écoute commune de la Parole de Dieu.
Cette dimension apparaît clairement lors de la fondation de la Société biblique de Saint-Pétersbourg en 1813. Le prince Alexandre Golitsyne, qui soutient cette initiative en Russie, écrit à cette occasion :
« La diffusion des Saintes Écritures est une œuvre digne de rassembler tous ceux qui confessent le Christ ; elle doit s’étendre à tous les peuples sans distinction, afin que chacun puisse entendre dans sa propre langue les merveilles de Dieu et recevoir la lumière de la vérité[3]«
Le témoignage de John Paterson, délégué de la BFBS, rend compte de manière enthousiaste de cet œcuménisme naissant :
« C’était extraordinaire de voir quelle unanimité animait cette assemblée composée de chrétiens de l’Église orthodoxe russe, d’arméniens, de catholiques, de luthériens et de calvinistes. Tous étaient rassemblés dans le but de faire résonner l’Évangile de la Grâce de Dieu des rivages de la Baltique à ceux de l’Océan, et des glaces de l’océan Arctique à la mer Noire et aux confins de la Chine…Une fois de plus nous étions témoins de ce que peut faire la Bible et de l’attachement de tous les chrétiens pour ce livre béni[4]. »
Toutefois, cet élan rencontre rapidement des limites : les différences doctrinales refont surface, et les tensions finissent par fragiliser cette collaboration. Après la mort du tsar Alexandre Ier, qui avait favorisé la Société biblique russe, Nicolas Ier décide de dissoudre la Société en 1826, mettant fin à cette première expérience.
c. Les tensions et la condamnation catholique au XIXᵉ siècle
Au milieu du XIXᵉ siècle, l’Église catholique a condamné fermement les Sociétés bibliques, notamment dans les encycliques de Grégoire XVI et de Pie IX. Cette opposition s’inscrit dans un contexte de bouleversements religieux et politiques, marqué par les conséquences de la Révolution française et la montée du protestantisme missionnaire.
Grégoire XVI perçoit l’expansion des Sociétés bibliques comme une entreprise concertée. Il commence sa lettre encyclique Inter præcipuas consacrée à la condamnation des Sociétés bibliques (8 mai 1844), par le sous-titre intitulé « Dessein coupable des Sociétés bibliques » et évoque « les manœuvres » d’un « corps d’armée » :
« Entre les manœuvres principales qu’emploient de nos jours les non catholiques de dénominations diverses, pour chercher à surprendre les serviteurs de la vérité catholique et à détourner leurs esprits de la sainteté de la foi, les sociétés bibliques ne tiennent pas le dernier rang. Instituées d’abord en Angleterre, et de là répandues au loin, nous les voyons former comme un corps d’armée et s’entendre pour publier à un nombre infini d’exemplaires les livres des divines Écritures traduits dans toutes les langues vulgaires, pour les disséminer au hasard, soit parmi les chrétiens, soit parmi les infidèles, pour engager chacun à les lire sans aucune direction. »
La critique porte d’abord sur la question de l’autorité dans l’interprétation de la Bible. Pour l’Église catholique, l’Écriture doit être lue dans la Tradition et sous la conduite du Magistère. En revanche, les Sociétés bibliques encouragent une lecture personnelle, ce qui suscite la crainte d’une dispersion doctrinale.
Pie IX exprime ainsi cette inquiétude :
« Les Sociétés bibliques les plus rusées, renouvelant les anciens artifices des hérétiques, ne reculent devant aucune dépense pour répandre, même parmi les hommes les plus rustres, des livres des Écritures divines, vulgarisés contre les très saintes règles de l’Église et souvent corrompus par des explications perverses, afin que, abandonnant la divine tradition, la doctrine des Pères et l’autorité de l’Église catholique, tous interprètent la parole du Seigneur selon leur propre jugement et, en en altérant le sens, tombent dans de très graves erreurs[5]. »
La diffusion de traductions en langues vernaculaires sans encadrement est également perçue comme dangereuse. De plus, la diffusion massive et gratuite de la Bible est interprétée comme une stratégie d’influence. Dans ce contexte, soutenir les Sociétés bibliques est considéré comme une faute grave. Dans l’encyclique citée plus haut, Grégoire XVI écrit :
Que tous le sachent donc : ce serait, devant Dieu et devant l’Église, se rendre coupable d’un crime très grave que de s’affilier ou prêter aide à quelqu’une desdites sociétés ou de les favoriser d’une manière quelconque.
c. Le renouveau biblique et le tournant de Vatican II
Au XXᵉ siècle, une évolution profonde s’opère au sein de l’Église catholique grâce au renouveau biblique. Ce mouvement redonne à l’Écriture une place centrale dans la vie chrétienne et favorise un rapprochement entre confessions. La fondation de l’École biblique de Jérusalem avec des figures telles que les Pères Lagrange et De Vaux illustrent ce renouveau. Et l’encyclique Divino afflante Spiritu
du pape Pie XII, promulguée len 1943 marque un tournant dans l’approche catholique de la Bible, puisqu’elle encourage l’usage des méthodes modernes.
De plus des théologiens de différentes traditions redécouvrent aussi ensemble la richesse de la Bible, ouvrant la voie au dialogue œcuménique.
Dans la préface au livre de Suzanne de Dietrich, Willem Visser’t Hooft, futur secrétaire général du COE, écrit à ce sujet :
»Il n’y a pas de don plus fondamental de la grâce, plus indispensable, que celui de la Parole de Dieu. Et rien n’est plus nécessaire, dans le domaine œcuménique, que d’apprendre les uns des autres comment l’Église vit, par la Parole de Dieu, que de se pencher ensemble sur la Bible ouverte. Elle seule constitue le vrai lien de l’unité œcuménique. Hors d’elle, l’unité de la communauté se vide de toute substance, de toute promesse divine[6]. »
Au Concile Vatican II, la constitution Dei Verbum (1965) marque un tournant décisif. En affirmant le rôle central de la Bible, elle encourage la lecture de l’Écriture pour tous les fidèles, et la recherche biblique est valorisée. L’Église passe ainsi d’une attitude défensive à une ouverture au dialogue. Voici deux passages importants :
« Les Saintes Écritures contiennent la Parole de Dieu et, puisqu’elles sont inspirées, elles sont vraiment cette Parole ; que l’étude de la Sainte Écriture soit donc pour la théologie sacrée comme son âme. (§ 24) »
« Dès lors, puisque toutes les assertions des auteurs inspirés ou hagiographes doivent être tenues pour assertions de l’Esprit Saint, il faut déclarer que les livres de l’Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu voir consignée dans les Lettres sacrées pour notre salut. (§ 11) »
d. L’essor de l’œcuménisme biblique après Vatican II
Après le Concile, l’œcuménisme biblique se développe concrètement. En 1968, des principes pour la traduction interconfessionnelle de la Bible entre le Vatican et l’Alliance biblique universelle encouragent la collaboration entre catholiques et protestants. Des projets, comme la Traduction œcuménique de la Bible en français, témoignent de cette coopération. Aujourd’hui, sur les 700 projets de traduction en cours, plus de 400 sont œcuméniques.
Voici comment se conclut la présentation de la première édition du Nouveau Testament de la TOB, qui fut la première expérience mondiale de traduction œcuménique, parue en 1973 :
« Entreprise dans la reconnaissance de l’autorité souveraine de la Parole de Dieu et dans l’espérance que tous les chrétiens parviennent un jour à une intelligence commune de l’Écriture, la TOB est le signe qu’une nouvelle étape a été franchie sous la conduite de l’Esprit Saint, dans la longue et parfois douloureuse marche des chrétiens vers un témoignage commun dans l’unité voulue par le Christ pour l’évangélisation du monde[7]. »
Ce mouvement se renforce également sur le plan institutionnel, avec des accords entre organisations bibliques. Elle s’étend à de nouveaux contextes, notamment en Europe de l’Est après la chute du communisme, où les Églises orthodoxes participent activement à la diffusion des Écritures et aux Sociétés bibliques nouvellement créées.
e. La Bible comme lieu de rencontre et d’unité
Au-delà des institutions, l’œcuménisme biblique se vit dans des pratiques concrètes. Des groupes de chrétiens se réunissent pour lire et méditer la Bible ensemble, dans un esprit d’écoute et de partage.
Malgré les divergences persistantes, la Bible apparaît ainsi comme un lieu privilégié de rencontre. Loin d’être seulement un objet de débat, elle devient un espace de communion. La Parole de Dieu s’impose progressivement comme un fondement commun pour l’unité des chrétiens : c’est ce que nous allons voir maintenant avec la démarche de la Lectio divina et avec l’École de la Parole en Suisse romande.
2. La Lectio divina, au service de l’unité chrétienne
La Lectio divina, ou « lecture divine », est une manière ancienne de lire la Bible en cherchant à y rencontrer le Christ dans la prière[8]. Elle ne consiste pas seulement à étudier un texte, mais à l’accueillir, à le méditer, à le prier et à en vivre. Dans le contexte actuel, elle apparaît aussi comme un chemin fécond d’unité entre chrétiens. En Suisse romande, l’expérience de l’École de la Parole en offre un exemple significatif. J’en parlerai au chapitre suivant. Cette pratique s’enracine dans une longue tradition biblique et ecclésiale, tout en répondant à une attente spirituelle contemporaine : apprendre à écouter ensemble la Parole de Dieu.
Une pratique enracinée dans la Bible et dans l’histoire de l’Église
La Lectio divina plonge ses racines dans l’Écriture elle-même. Déjà dans le livre de Néhémie, la lecture publique de la Loi, accompagnée d’explication, montre que la Parole de Dieu est faite pour transformer le peuple. Les psaumes invitent à méditer cette Parole jour et nuit, tandis que Jésus lui-même, dans la synagogue de Nazareth, lit et actualise le texte d’Ésaïe.
Dans l’Église primitive, l’écoute de l’enseignement apostolique est au cœur de la communion fraternelle. La Parole n’est pas un simple enseignement extérieur : elle habite les croyants et façonne leur vie.
Cette intuition a traversé les siècles. Origène est l’un des premiers à décrire cette lecture spirituelle de l’Écriture comme une recherche persévérante du sens, toujours accompagnée de la prière. Les Pères de l’Église d’Orient et d’Occident ont prié ainsi, en s’imprégnant de l’Écriture par une méditation continuelle. « Applique-toi avec constance et assiduité à la lecture sacrée jusqu’à ce qu’une incessante méditation imprègne ton esprit et, pour ainsi dire, que l’Écriture te transforme à sa ressemblance », recommande Cassien.[9]
Pour Chrysostome, cette familiarité avec la Bible n’est pas réservée aux moines, elle est pour chaque fidèle :
« Quand vous rentrez à la maison, vous devriez prendre l’Écriture et, avec votre épouse et vos enfants, relire et répéter ensemble la Parole écoutée (à l’église). […] Qui vit au milieu du monde et y reçoit chaque jour des blessures a bien plus grand besoin de remèdes. Ainsi y a-t-il encore un plus grand mal que de ne pas lire, c’est de croire la lecture vaine et inutile[10]. »
Une méthode simple pour entrer dans le dialogue avec Dieu
Au fil du temps, la tradition a distingué plusieurs étapes dans la Lectio divina. Guigues le Chartreux, au Moyen Âge, a fixé les quatre moments classiques : la lecture, la méditation, la prière et la contemplation. Lire, c’est recevoir le texte ; méditer, c’est le ruminer intérieurement ; prier, c’est répondre à Dieu ; contempler, c’est goûter sa présence. Cette méthode n’est pas un mécanisme, mais un chemin. Elle met l’intelligence, le cœur et la volonté en mouvement.
Vivante dans la tradition bénédictine et, sous diverses formes, dans les Églises de la Réforme, la Lectio divina fut à nouveau proposée aux fidèles de l’Église catholique romaine par le Concile Vatican II. Cette redécouverte a été le fruit du renouveau biblique dans l’Église catholique, dont j’ai parlé.
Dans la Constitution Dei Verbum, on lit :
« Il est nécessaire que tous conservent un contact personnel avec la Sainte Écriture à travers la Lectio divina, […] à travers une méditation attentive, et qu’ils se rappellent que la lecture doit être accompagnée par l’oraison. C’est certainement l’Esprit Saint qui a voulu que cette forme d’écoute et de prière sur la Bible ne soit pas perdue à travers les siècles[11]. »
À l’occasion du 40e anniversaire de Dei Verbum, Benoît XVI dit que la Lectio divina consiste en :
« Une lecture assidue de la Sainte Écriture, accompagnée par la prière […] Par elle s’actualise le dialogue intérieur grâce auquel, tout en lisant, on écoute Dieu qui parle et, en priant, on lui répond dans une confiante ouverture du cœur […] Cette pratique, si elle est bien appliquée, portera à l’Église un nouveau printemps spirituel[12]. »
Une lecture centrée sur le Christ
L’une des grandes lignes théologiques de la Lectio divina est son caractère christocentrique. Toute l’Écriture trouve son unité en Jésus-Christ. Lire la Bible selon cette démarche, c’est chercher en chaque page le Verbe vivant qui parle, éclaire, corrige et console. Le Christ n’est pas seulement l’objet ultime de la lecture ; il en est aussi le guide intérieur. C’est par son Esprit que le lecteur entre dans l’intelligence des Écritures.
Cette lecture nourrit l’union à Dieu. Même les textes difficiles peuvent devenir, dans cette perspective, des moyens de croissance spirituelle. Le but n’est pas d’accumuler des connaissances, mais d’entrer plus avant dans l’alliance avec Dieu. La Parole ouvre à une relation réconciliée avec le Seigneur et avec les autres. Elle devient ainsi un lieu de guérison intérieure et de renouvellement.
Voici ce que j’ai écrit dans mon livre « La Parole qui transforme et unit»:
« Lorsque j’ouvre les Écritures, je me tiens consciemment devant le Christ ressuscité, « la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu » (1 Pierre 2,4). C’est lui qui a inspiré les auteurs sacrés : l’Ancien Testament avant son incarnation, le Nouveau Testament après sa résurrection et le don de son Esprit.
Je lis les Écritures par Lui, avec Lui et en Lui.
Par Lui : c’est par son Esprit que la Parole nous atteint et nous transforme. Avec Lui : il est le compagnon de route qui nous guide dans la lecture. En Lui : il nous accueille dans son mystère et nous introduit dans la communion avec le Père.
De génération en génération, son amour coule dans nos veines. C’est pourquoi la Lectio divina est plus qu’une méthode : une rencontre, un cœur à cœur avec le Christ vivant qui nous parle aujourd’hui dans les Écritures[13]. »
Une démarche particulièrement favorable à l’œcuménisme
La Lectio divina possède aussi une grande portée œcuménique. En mettant au centre non les controverses, mais la Parole de Dieu elle-même, elle permet aux chrétiens de différentes confessions de se retrouver autour d’un essentiel commun. L’expérience montre que, lorsque des croyants lisent ensemble la Bible dans un esprit d’écoute, de respect et de silence, une communion réelle se crée. Le silence partagé après l’écoute de la Parole est ici décisif : il ouvre un espace où le Christ peut agir au-delà des différences.
La Lectio divina apparaît ainsi comme bien plus qu’une méthode de lecture biblique. Elle est une école de vie spirituelle, un chemin de rencontre avec le Christ et une source de communion entre chrétiens. En redonnant à la Parole de Dieu sa place centrale, elle permet de tenir ensemble intelligence du texte, prière du cœur et engagement concret. Plus les chrétiens se rapprochent ensemble du Christ dans l’écoute des Écritures, plus ils se rapprochent les uns des autres. C’est là l’une des promesses les plus fécondes de cet œcuménisme biblique.
3. L’École de la Parole en Suisse romande : une expérience œcuménique autour de la Bible
L’École de la Parole en Suisse romande est née du désir d’aider des chrétiens à rencontrer le Christ dans l’Écriture par une lecture priante de la Bible[14]. Inspirée par l’expérience lancée à Milan par le cardinal Carlo Maria Martini, elle s’est développée comme une initiative à la fois biblique, spirituelle et œcuménique. Son originalité tient à sa capacité de rassembler des croyants de traditions différentes autour d’une pratique simple et ancienne, la Lectio divina. À travers ses célébrations, ses livrets et son travail de formation, elle a cherché à faire de la Parole de Dieu un lieu de communion, d’approfondissement de la foi et de témoignage commun.
Une naissance marquée par une intuition forte
L’origine de l’École de la Parole remonte aux années qui ont suivi l’initiative de Carlo Maria Martini à Milan. En 1980, des jeunes lui avaient demandé de leur apprendre à prier à partir de la Bible. Le succès de cette expérience fut considérable. Lorsque Martini en parla à Budapest en 1989, lors de l’Assemblée mondiale de l’Alliance biblique universelle, son témoignage que j’ai publié dans le magazine de la Société biblique suisse suscita l’intérêt de responsables catholiques et protestants de jeunesse. Ils souhaitèrent alors vivre quelque chose de semblable.
Une visite à Milan, puis un passage à la communauté de Bose, confirmèrent cette intuition. Encouragés par C. M. Martini et par Enzo Bianchi, prieur de cette communauté, les initiateurs, dont je faisais partie, décidèrent de lancer une École de la Parole en Suisse romande. La première célébration eut lieu en janvier 1994 dans une cathédrale de Lausanne comble (avec trois quarts de jeunes). Les débuts furent portés par un grand élan, surtout parmi les jeunes, même si, avec le temps, la réalité devint plus modeste.
Un but simple et exigeant
La finalité de l’École de la Parole est clairement définie dans sa charte. Il s’agit d’apprendre à se mettre à l’écoute de la Parole de Dieu face au texte biblique, et d’entrer dans la prière à partir de ce texte selon la méthode de la Lectio divina. L’objectif n’est donc pas seulement d’étudier la Bible, mais de favoriser une relation vivante avec le Seigneur qui s’y révèle. La démarche associe compréhension du texte, intériorisation, silence, prière et partage communautaire.
Chaque année, un livret est publié autour d’un thème et de sept textes bibliques. Ce matériel comprend aussi des prières et des psaumes. L’École de la Parole propose ainsi un cadre régulier pour entrer dans l’Écriture. La forme liturgique, avec la mise en valeur de la Bible, de la lumière, du chant et du silence, peut aider beaucoup de participants.
Mais cette forme n’est pas rigide : aujourd’hui beaucoup de rencontres se vivent aussi dans des maisons ou dans des cadres très simples. L’essentiel est de permettre une rencontre active, personnelle et communautaire avec la Parole.
La méthode en quatre étapes est simple :
– Le temps de la préparation avec l’invocation à l’Esprit saint. Elle est essentielle : lire les Écritures dans l’Esprit qui les a inspirées permet de la comprendre vraiment.
– Le temps de la lecture : « Que dit le texte » ?
– Le temps de la méditation : « Que me dit le texte » ? La méditation, c’est faire le lien entre le texte (ou les mots soulignés dans le texte) et ma vie.
– Le temps de la prière : Quelle est ma réponse au Christ qui me parle à travers le texte » ? Chacun est invité à écrire une prière qui contient au moins un mot du texte. Il est bon de garder une trace de son parcours.
Un lieu de rencontre entre différentes Églises
L’une des caractéristiques remarquables de l’École de la Parole est sa dimension œcuménique. Dès le début, des responsables catholiques, réformés, évangéliques et plus tard orthodoxes se sont engagés ensemble dans cette aventure. Le comité lui-même réunit des personnes issues de ces différentes familles ecclésiales. Cela donne à l’expérience une portée particulière : elle ne cherche pas à effacer les différences, mais à rassembler les chrétiens autour d’un trésor commun, l’Écriture.
L’appui de la Société biblique suisse a aussi joué un rôle important. En soutenant l’infrastructure et l’édition, elle a offert à l’École de la Parole un enracinement dans un lieu déjà fortement marqué par la coopération entre Églises.
Une fécondité spirituelle et ecclésiale
Dans l’Église catholique, l’École de la Parole répond à une faim croissante de la Bible et à un désir de la méditer ensemble. Dans les Églises réformées, elle équilibre l’approche critique du texte par une lecture plus priante et plus existentielle. Dans les milieux évangéliques, elle contribue à une redécouverte du silence, de l’écoute et de l’intériorité. Du côté orthodoxe, même si son impact est resté plus limité, elle peut constituer un chemin intéressant, précisément parce qu’elle s’appuie sur une méthode ancienne enracinée dans la tradition des Pères.
L’École de la Parole entretient aussi un lien étroit avec les facultés de théologie et les lieux de formation. Chaque année, une journée d’étude permet un apport exégétique sur les textes choisis où interviennent des professeurs de ces institutions.
Il ne s’agit donc pas d’opposer lecture savante et lecture priante, mais de les unir. Cette articulation entre rigueur biblique et intériorité spirituelle fait partie de son originalité.
Une expérience exemplaire
Au fil des années, l’École de la Parole a suscité l’intérêt d’autres organismes en Suisse et à l’étranger. Son cheminement a été reconnu dans le cadre du Conseil œcuménique des Églises : elle a été utilisée lors de la Conférence missionnaire mondiale à Athènes en 2005. Elle a reçu en 2010 le Label œcuménique en Suisse, signe de sa valeur exemplaire.
Par ses nombreuses réalisations, souvent liées à des anniversaires ou à des événements ecclésiaux, elle a montré qu’il est possible de faire de la Bible un lieu vivant de rencontre et de témoignage.
L’École de la Parole en Suisse romande est bien davantage qu’un programme de lecture biblique. Elle est une école d’écoute, de prière et de communion. En mettant la Parole de Dieu au centre, elle permet à des chrétiens de traditions différentes de se découvrir plus proches les uns des autres dans le Christ.
L’expérience de l’École de la Parole en Suisse romande en est un témoignage précieux. Elle montre que, lorsque la Bible est ouverte au milieu des chrétiens, dans le silence, la prière et le partage, quelque chose de l’unité voulue par le Seigneur devient déjà perceptible.
L’avenir de l’œcuménisme a besoin de cette respiration. Il a besoin d’hommes et de femmes qui se mettent ensemble à l’école de la Parole du Christ. Car plus nous habitons ensemble la richesse des Écritures, plus le Christ grandit en nous ; et plus le Christ grandit en nous, plus son Corps devient visible dans une fraternité retrouvée.
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[1] Robert Isaac Wilberforce, The Life of William Wilberforce, London, John Murray, 1838, vol. II, p. 67.
[2] Cité par Felix Tschudi, « La Société biblique de Bâle au XIXe siècle. Les lignes de force de son action missionnaire. » En Urs Joerg et David Marc Hoffmann (éd), La Bible en Suisse, Bâle, Schwabe, 1997, p. 266.
[3] Proceedings of the Russian Bible Society, Saint-Pétersbourg, 1813, et W. Canton, A History of the British and Foreign Bible Society, Londres, John Murray, 1904.
[4] Lettre de Paterson à l’occasion de l’ouverture de la Société biblique de St-Pétersbourg, 1813, En : L’œuvre biblique en Russie et en Union Soviétique de 1806 à 1991, Bible Actualité, 1991/4, p. 7
[5] Lettre encyclique Qui pluribus (1846).
[6] Suzanne de Dietrich, Le Renouveau biblique, Genève, Oikumene, 1945, p. 7.
[7] Traduction œcuménique de la Bible. Le Nouveau Testament, Paris, Cerf/Les Bergers et les Mages, 1973.
[8] Pour plus de développements, voir Martin Hoegger, La Parole qui transforme et unit. Parcours aux rythmes de la Lectio divina et de la Parole de Vie. Le Mont sur Lausanne, Unixtus, 2026, p. 181-232
[9] Cassien, Conférences 14,11, Sources Chrétiennes no 54, p. 195.
[10] Chrysostome, Sur saint Matthieu 2,5, PG 57,30.
[11] Concile Vatican II, Constitution Dei Verbum, § 25.
[12] Discours à l’occasion du 40e anniversaire de Dei Verbum, 16 sept. 2005, sur www.vatican.va.
[13] La Parole qui transforme et unit. p. 223
[14] Pour plus de développements, voir Martin Hoegger, La Parole qui transforme et unit, p. 233-258
Pour aller plus loin, mon livre La Parole qui transforme et unit. Parcours aux rythmes de la Lectio divina et de la Parole de Vie. Le Mont sur Lausanne, Unixtus, 2026
Consulter aussi : « Histoire et dimensions de l’oecuménisme »


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