Je commencerai par un témoignage personnel que j’ai évoqué dans mon livre, récemment paru : « La Parole qui transforme et unit[1] »
« C’était durant l’automne 1975. À cette époque, je cherchais un sens à ma vie. Une année auparavant, j’avais commencé des études de théologie, pensant que l’étude des textes sacrés pourrait me donner une réponse. Mais plus j’avançais, plus je me révoltais. À tel point qu’un jour, je suis entré dans une église et j’ai écrit sur la chaire, dans un endroit un peu caché : « Dieu est mort ! » J’étais entré agnostique en faculté de théologie, mais en suis ressorti athée, une année après !
J’ai décidé alors de changer d’orientation pour étudier en faculté de lettres la philosophie, la littérature et l’orientalisme, pensant trouver dans l’histoire et la pensée humaine un chemin.
Mais ma recherche de Dieu me tenaillait. Un jour, j’ai été invité à participer à une retraite spirituelle à la Faculté de théologie réformée d’Aix-en-Provence. C’est là que Dieu m’attendait. Durant une des rencontres, une Parole de l’Évangile transperça mon cœur.
Elle mettait le doigt sur un aspect peu reluisant de ma vie. Le soir, dans ma petite chambre, je me suis mis à genoux et une seule parole est sortie de ma bouche : « Pardon » ! J’en étais surpris… En fait, c’était la première fois que je priais du fond du cœur. Je ne connaissais pas encore celui à qui j’adressais cette prière, mais j’avais pris conscience que j’avais blessé plusieurs personnes, et qu’à travers elles, je l’avais lui-même blessé.
Le lendemain, durant le retour en train vers Lausanne, j’ai fait une profonde expérience de l’amour de Dieu. Un feu s’est tout à coup allumé dans mon cœur. J’ai alors ouvert ma Bible et je suis tombé sur cette parole de la Première lettre de Jean : « Dieu est amour, celui qui aime demeure en Dieu et Dieu demeure en lui. »(1 Jean 4,16)
Mon cœur et ma Bible me disaient la même chose : Dieu existe vraiment et il est amour ! De retour chez moi, j’ai entrepris des démarches de réconciliation. Ce mot « pardon » que j’ai dit à Dieu dans ma petite chambre à Aix, je l’ai redit à plusieurs personnes.
Pour la première fois, ce que je lisais faisait sens. J’avais étudié la Bible en faculté de théologie, mais, sans la comprendre. Maintenant, la lire était comme du feu ; mon cœur s’embrasait à sa lecture. Ce jour-là, je commençais à comprendre un peu les Écritures. Mais pour que je puisse les lire ainsi, il fallait que mon cœur soit changé, ou, comme le disait Jean Calvin, que « Dieu nous fasse grâce afin que puissions raboter nos cœurs ».[2]
Depuis cette expérience, je garde une grande confiance en cette Parole qui transperce et qui embrase le cœur et que je rencontre en lisant la Bible.
Cette conviction a nourri mon engagement et mon travail. La Bible n’est pas d’abord un objet d’étude, mais une parole adressée, capable de rejoindre chacun.
Le Psaume 1 décrit celui qui trouve son plaisir dans la loi du Seigneur et la médite jour et nuit. Il est comparé à un arbre planté près d’un cours d’eau, qui donne son fruit en son temps. Lire la Bible, c’est entrer dans cette joie et cette fécondité.
Le livre le plus traduit et le plus diffusé
La Bible est aujourd’hui le livre le plus traduit au monde. Les chiffres les plus récents fournis par l’Alliance biblique universelle indiquent environ 776 langues disposant d’une Bible complète, 1 798 d’un Nouveau Testament, et 1 433 d’au moins une portion de l’Écriture, soit environ 4 007 langues ayant accès à un texte biblique.
À titre de comparaison, le Coran est traduit dans environ 110 à 120 langues, le Livre de Mormon dans un peu plus de 110 langues, la Bhagavad-Gîtâ entre 70 et 100 langues, le Dhammapada entre 40 et 60 langues. Parmi les œuvres littéraires, Le Petit Prince atteint environ 550 à 600 langues, Pinocchio environ 250, Harry Potter entre 70 et 90, et Mickey autour de 70 langues.
Ce vaste travail de traduction est porté notamment par les Sociétés bibliques à travers le monde. Il manifeste le désir que chacun puisse entendre la Parole dans sa langue maternelle.
Un livre précieux et parfois interdit
Lorsque j’ai commencé mon engagement à la Société biblique suisse, l’Europe sortait de la période du rideau de fer. Dans plusieurs pays de l’ancien bloc soviétique, la Bible avait été longtemps restreinte. Après la chute de l’Union soviétique, nous avons vu des foules désireuses d’en recevoir un exemplaire.
Aujourd’hui encore, elle demeure interdite ou strictement contrôlée dans certains pays, comme en Corée du Nord.
Je me souviens aussi d’une visite à Madagascar avec la Société biblique malgache. Dans une école, nous avons distribué de petits livrets bibliques aux enfants, privés de tels textes depuis des années. Lorsqu’ils ont commencé à lire, un murmure a rempli la salle, semblable au bourdonnement d’une ruche. Les enseignants ont exprimé une joie simple et reconnaissante, après plus de dix ans de sevrage de texte biblique à lire. Cette scène rappelait que la Bible n’est pas un livre ordinaire : elle est attendue, désirée, reçue comme un bien par tant de personnes.
Dieu a parlé : la révélation
Lire la Bible, c’est répondre à une initiative de Dieu. Dieu s’est révélé dans l’histoire, en appelant Abraham, en conduisant Moïse, en envoyant les prophètes. Selon l’épître aux Hébreux, il nous a parlé de manière décisive par son Fils : « Autrefois, Dieu a parlé à nos ancêtres, à bien des reprises et de bien des manières, par les prophètes ; mais maintenant, en ces temps qui sont les derniers, il nous a parlé par son Fils. C’est par lui que Dieu a créé l’univers, et c’est lui qu’il a établi héritier de toutes choses » (1.1-2).
La tradition chrétienne distingue la révélation générale, par laquelle Dieu se fait connaître à travers la création, et la révélation spéciale, transmise par les Écritures. Celles-ci sont dites « inspirées de Dieu » (2 Timothée 3,16). Cela signifie que l’Esprit de Dieu a conduit les écrivains et qu’elles sont, par conséquent, dignes de confiance.
C’est pourquoi l’on invoque l’Esprit Saint lorsque l’on ouvre la Bible pour les lire dans l’Esprit qui les a inspirées et, par conséquent les comprendre en profondeur.
Les Écritures ne sont pas une fin en soi : elles conduisent à Dieu et à la vérité en lui.
Une inspiration qui n’exclut pas les difficultés
L’inspiration n’efface pas la complexité. La seconde lettre de Pierre reconnaît que certains passages de Paul sont difficiles à comprendre (3.16).
La Bible a été écrite par plus de quarante auteurs sur environ treize siècles. Elle porte les marques de l’histoire et des cultures.
Il ne s’agit pas de fuir les difficultés, mais de les affronter avec patience. Lire ensemble aide à discerner. Les commentaires anciens et modernes sont utiles, à condition de ne pas absolutiser leurs hypothèses, comme le rappelait souvent le professeur Samuel Amsler dont j’ai été l’assistant.
L’autorité ultime demeure celle des Écritures elles-mêmes. Les différentes Églises chrétiennes reconnaissent cette autorité, même si elles articulent différemment la relation entre Écritures et Tradition.
Les étapes d’une spiritualité biblique
La spiritualité biblique peut suivre un chemin simple et structuré.
- Préparation
On commence par invoquer l’Esprit Saint. On choisit un lieu calme et un moment favorable. Comme je l’ai déjà dit, il est essentiel de demander à l’Esprit qui a inspiré les Écritures de nous conduire dans leur compréhension.
2. Lecture : que dit le texte ?
Il ne faut pas opposer lecture studieuse et lecture spirituelle.
- On accueille d’abord l’impression d’ensemble, comme devant un monument que l’on contemple avant d’en examiner les détails.
b) On repère ensuite les personnages, les mots importants, les verbes d’action.
c) On cherche les résonances avec d’autres passages bibliques. Les textes s’éclairent mutuellement.
d) On situe le passage dans le dessein de salut de Dieu et dans sa relation avec le Christ.
e) On consulte des commentaires pour nourrir la réflexion et dialoguer avec le texte.
3. Méditation : que me dit le texte ?
Méditer, c’est garder une parole et la ruminer. Faire le lien avec sa vie ou une tranche de sa vie.
Certains choisissent une parole pour la semaine ou le mois. Dietrich Bonhoeffer écrivait qu’en apprenant à lire ainsi la Bible, il découvrait chaque jour davantage sa richesse, et qu’il ne pouvait ni vivre ni croire sans cette fréquentation régulière.
Marie est un modèle de celle qui lit la Bible : elle garde et médite les paroles dans son cœur (Luc 2)
4. Prière : quelle est ma réponse au Christ qui me parle à travers le texte ?
La Parole appelle une réponse. On peut écrire une prière ou exprimer simplement ce que le texte suscite.
Le Magnificat de Marie jaillit d’un cœur habité par les Écritures.
5. Contemplation
Après les mots, le silence. Le Psaume 131 évoque l’enfant calme auprès de sa mère. Il s’agit de demeurer en paix devant Dieu.
6. Action
La lettre de Jacques rappelle que l’on ne peut se contenter d’écouter sans mettre en pratique. Jésus compare celui qui met en œuvre sa parole à un homme qui bâtit sur le roc. La Parole devient féconde lorsqu’elle est vécue.
7. Communication
Marie, après l’annonce de l’ange, se rend chez Élisabeth. La Parole reçue appelle le partage.
Ce que l’on garde pour soi, on le perd. Mais ce qu’on communique enrichit les autres et nous fortifie également, car l’écho des autres
On peut lire seul, mais aussi en couple ou en groupe.
Dans la paroisse existent des groupes bibliques, des temps de Lectio divina, des retraites autour de l’Écriture. Il y a un va-et-vient entre la lecture personnelle et la lecture communautaire.
Rencontrer Jésus dans les Écritures
Lire la Bible, c’est rencontrer le Christ. Martin Luther disait que les Écritures sont la crèche de l’enfant Jésus : il ne faut pas s’arrêter au berceau en oubliant l’enfant.
Sur le chemin d’Emmaüs, Jésus explique aux deux disciples « tout ce qui le concerne dans les Écritures » (Luc 24). Dans l’Évangile selon Jean, Jésus déclare que les Écritures rendent témoignage de lui (5.39-49). L’épître aux Hébreux affirme que c’est l’Esprit Saint qui parle à travers elles (3.7). L’apôtre Paul écrit que la foi vient de ce qu’on entend, et ce qu’on entend vient de la parole du Christ.
La Parole nous transforme pour nous rendre semblables au Seigneur. « Nous tous qui, le visage découvert, reflétons la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image » (2 Corinthiens 3,18). « La parole de Dieu est vivante et efficace, plus tranchante qu’une épée à deux tranchants » (Hébreux 4,12).
Conclusion : comme un arbre près de l’eau
Le Psaume 1 conclut en comparant celui qui médite la loi du Seigneur à un arbre planté près d’un cours d’eau. Il donne son fruit en son temps, son feuillage ne se flétrit pas, et ce qu’il fait réussit.
« Il est comme un arbre planté près d’un cours d’eau : il produit ses fruits quand la saison est venue, et son feuillage ne perd jamais sa fraîcheur. Tout ce que fait cet homme est réussi. » (v. 3)
Je soulignerai trois points :
- Celui qui médite la Bible est comme un arbre qui porte du fruit : le fruit évoque l’amour et les fruits de l’Esprit.
- Son feuillage qui ne flétrit pas rappelle la persévérance au cœur des sécheresses.
- Il réussit dans ce qu’il fait : la réussite ne se mesure pas d’abord à l’efficacité extérieure, mais à la qualité de la relation avec Dieu et avec les autres.
Lire la Bible, c’est entrer dans ce mouvement. C’est accueillir une Parole qui vient de Dieu, apprendre à l’écouter, à la méditer, à la prier, à la vivre et à la partager. Ainsi, peu à peu, elle façonne en nous le visage du Christ.
[1] La Parole qui transforme et unit, Le Mont sur Lausanne, Unixtus, 2026, p. 21ss. Cette causerie a été donnée dans le cadre d’une rencontre du Parcours Alpha, au Mont sur Lausanne, Le 12 février 2026.
[2] Sermon sur le Deutéronome, Cité en Gil Daudé, Prier 15 jours avec Calvin, Nouvelle Cité, Bruyères-Le-Châtel, 2009, p. 30.


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