La transfiguration de Jésus : les trois moments de la vie spirituelle.

Ces trois moments sont la montée, en haut et la descente. Un thème classique depuis Platon, qui comprend la vie spirituelle comme une ascension. Augustin le reprend, mais en le situant dans la perspective de l’incarnation : l’homme peut monter, car Dieu est descendu vers lui.

La montée 

Notre texte commence par cette indication temporelle : six jours après, Jésus prend avec lui ses disciples pour monter sur une montagne.

Six jours, c’est le rythme de notre semaine suivie par le besoin de se reposer le dimanche. Nous avons aussi besoin de vacances, de faire retraite….de vivre des temps forts, privilégiés.

Prendre de la hauteur : respirer le bon air. Sortir du brouillard (si l’on est en hiver). Voir le soleil…goûter à la chaleur !

Cette montée n’est pas une fuite, mais c’est aller vers le centre de nous-mêmes, pour ne pas rester ce que nous sommes. Jésus prend l’initiative, il emmène et conduit : nous montons, mais pas seuls.

Quelqu’un nous appelle. Nous le percevons. Il désire que nous soyons avec lui, pour partager ce qu’il est et vit.

En haut 

Un seul but nous anime durant la montée : nous exposer au soleil….nous laisser réchauffer par lui. Nous sommes là pour chercher à connaître Jésus, lui qui est fils de la terre et qui a le ciel en lui.

Il est le centre des rayons. Le soleil d’où partent les rayons, comme dans le tableau de méditation de Nicolas de Flüe, dont on commémore cette année le 600e anniversaire de sa naissance.  

Il est plus grand que Pierre l’avait imaginé après sa confession : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Ce soleil est le rayonnement de l’amour de Dieu, du Père pour le Fils, du Fils pour le Père, où tout est don.

Soleil manifeste à la transfiguration. Soleil caché à Golgotha. Eclatant à Pâques. Etre en haut, c’est se centrer sur Jésus, transfiguré, mort et ressuscité.

« Ils ne virent personne d’autre que Jésus ». (v. 8) L’aboutissement de ce texte conduit à contempler Jésus, le Christ et lui seul. Solus Christus – « le Christ seul », aimaient dire les réformateurs du 16è siècle.

Tout le récit de la transfiguration est une invitation à cultiver une intimité avec le seul Sauveur, à travers les différents modes de sa présence actuelle :

       A travers Sa Parole. « Ecoutez-le » : Jésus est le prophète, nouveau et définitif qu’il faut écouter. En lui nous pouvons lire Moïse et les prophètes et les comprendre dans la profondeur de l’amour de Dieu révélé sur la croix.

Sa Parole est lumière dans notre grisaille (hivernale). Ecoutons la parole de celui qui a écouté la Parole, l’a mise en pratique jusqu’au bout. Une parole qui ne dit qu’une seule chose : « aime. » Et Jésus l’a vécue : c’est cela le grand soleil de la transfiguration. C’est l’amour qui transfigure nos vies.

       A travers la cène du Seigneur. Participer à la Communion, c’est recevoir Jésus en nous, devenir brûlant (« séraphique », au sens étymologique du terme) d’amour pour lui, selon la spiritualité orthodoxe. La cène nous transfigure en Lui. Ce ne sont pas le pain, ni le vin qui se transforment en nous, mais le contraire : nous sommes transformés en Celui qui est plus grand que nous et qui vient à nous à travers les signes de sa présence.

Jean Calvin dont nous étudierons la spiritualité cet après midi disait aussi que dans la sainte cène l’Esprit saint « incite et enflamme à charité, paix et union ».

Mercredi dernier j’ai rencontré le professeur Phidias, directeur du Centre de théologie orthodoxe de Chambésy. Il m’a dit qu’il avait écrit un article sur Calvin et le trouvait profondément orthodoxe dans sa manière de comprendre la cène. C’était une belle rencontre !

       A travers le pardon reçu et donné. Jésus touche ses disciples et leur dit : « Relevez-vous, soyez sans crainte. » C’est la démarche du fils prodigue, qui est touché par le Maître, relevé, pardonné et rétabli dans la plénitude de sa dignité d’homme d’avant le péché.

Certaines Eglises vivent ce mystère de pardon et de rachat dans le sacrement de la confession ou réconciliation. Dans le protestantisme, c’est davantage dans la prière personnelle ou communautaire, que Jésus vient « toucher », pardonner et guérir, quand bien même on y redécouvre aussi la valeur des gestes : onction d’huile, libération, bénédiction, accompagnement spirituel.  

       A travers la vie fraternelle. Dans notre pèlerinage, nous ne sommes pas seuls. Le Christ met sur notre route des compagnons, qui aspirent aux mêmes valeurs. Les chemins de chacun ne sont pas tous les mêmes, mais nous avons à apprendre à porter ensemble nos fardeaux. 

Le psaume 133 décrit l’expérience de la présence de Dieu au milieu de la communauté : « Ah, qu’il est bon, qu’il est agréable pour des frères d’être ensemble. » Pierre aurait voulu éterniser ce moment. Mais il doit descendre de la montagne, il est renvoyé au monde qui souffre.

La descente 

Pierre veut s’installer, institutionnaliser le divin. Impossible, car la vie spirituelle est toujours en mouvement : on monte et on descend, comme des montagnes russes. Ainsi Jésus descend vers la plaine et où il rencontre la misère de notre humanité.

Mais descendre de la montagne, ce n’est pas se plonger sans autre dans le monde, c’est vivre en gardant en mémoire sa passion.

Derrière la transfiguration se profile en effet la crucifixion qui se reflète, comme une montagne dans un lac. Dans l’évangile de Matthieu, on découvre des oppositions frappantes entre ces deux scènes :

       Lors de la transfiguration, Jésus prend ses disciples avec lui – lors de la crucifixion, Jésus est pris par les autres. Il est élevé sur la croix.

       Il est entouré par Elie et Moïse, les héros de la foi – il est crucifié au milieu de deux brigands anonymes, le rebut de la société.

       Lumière et gloire lors de la Transfiguration – Ténèbres et humiliations lors de la crucifixion,

       La transfiguration se passe dans le secret – la crucifixion est publique.

       Les spectateurs dans les deux scènes sont nommés:  trois hommes et trois femmes.

       Les vêtements du Christ sont resplendissants, ils seront arrachés à la croix

       Jésus est reconnu comme Fils de Dieu dans les deux scènes : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé », dit le Père. Au Golgotha, l’officier romain dit : « Vraiment celui-ci était le Fils de Dieu ».

Comment interpréter ce parallélisme ? N’est-ce pas une autre manière de souligner la complémentarité indissociable de la croix et de la gloire ? Jésus accomplit les promesses en étant humilié et exalté, entouré de saints et de pêcheurs, vêtu de lumière et de ténèbres. En participant à toute la gamme de l’expérience humaine, il sauve l’humanité.

Comme une croix est plantée sur la cime blanche de nos monts, ainsi sur la montagne de la transfiguration…

« Aie toujours en mémoire le doux martyre de Dieu », recommande Nicolas de Flue.

En faisant ainsi, nous sommes toujours au sommet !  Jésus est avec nous tous les jours, jusqu’à la fin. Prendre conscience de cela, pas seulement quand tout est beau et nous réussit, mais surtout dans les moments de peine. Car il est encore plus présent alors !

Il veut introduire son soleil dans toutes les ténèbres. Lui qui a connu les ténèbres pour nous donner son ciel, qui a fermé les yeux pour ouvrir les nôtres sur Dieu ! 

Conclusion

Monter au sommet, s’exposer au soleil, redescendre en plaine. C’est une gymnastique perpétuelle. C’est le chemin de notre propre transfiguration, pour que nous reflétions chacun notre rayon de cet immense Amour, qui a fait les astres et le soleil.

Ecoutez-le: Une prière à partir du texte de la Transfiguration 


[1]Je reprends ces lignes de l’article de la revue Lire et Dire (No 55, 2003) que j’avais rédigées avec une équipe œcuménique.

Le tableau de la Transfiguration est du peintre finlandais Stig Petrone


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