J’ai donné cet enseignement lors du « colloque des Compagnons » de la Communauté de Pomeyrol, en août 2026. Pendant plusieurs jours, j’ai proposé un parcours autour de la prière comprise comme une rencontre, un entretien vivant avec Dieu.
« Seigneur, apprends-nous à prier » (Lc 11,1). Cette demande des disciples demeure la nôtre. Nous savons l’importance de la prière, mais nous faisons aussi l’expérience de notre pauvreté, des distractions et de la difficulté à persévérer.
Le parcours se développe en trois enseignements complémentaires. Le premier contemple Jésus en prière et découvre en lui le modèle et la source de toute prière chrétienne. Le deuxième approfondit la prière comme entretien avec le Père, en particulier à travers le Notre Père. Le troisième s’interroge sur l’appel de Jésus et de l’apôtre Paul à « prier sans cesse » et cherche comment toute l’existence peut devenir un entretien continuel avec Dieu.
Ci-dessous, vous trouvez un synthèse de mon enseignement, mais vous pouvez aussi consulter les trois PDF pour un enseignement intégral.
→ PDF « La prière de Jésus, modèle de notre prière »
→ PDF « La prière, un entretien avec le Père »
→ PDF « La prière, un entretien continuel »
I. La prière de Jésus, modèle de notre prière
Les Évangiles présentent Jésus comme un homme dont toute la vie est tournée vers le Père. Dans Matthieu 11,25-26, il le loue comme « Seigneur du ciel et de la terre », qui se révèle aux tout-petits. Dieu est Père avant d’être Créateur : sa puissance est celle d’un Père bienveillant.
La véritable prière naît donc de l’humilité. Le Catéchisme de Heidelberg souligne trois dispositions : invoquer avec foi le Dieu révélé dans sa Parole, reconnaître notre pauvreté et nous humilier devant lui, enfin nous confier dans la promesse qu’il nous exauce à cause de Jésus-Christ.
Entrer dans la prière de Jésus
Le secret de la prière de Jésus réside dans la relation qui l’unit au Père : le Père connaît et aime le Fils, et le Fils connaît et aime le Père. La prière est cet entretien permanent, cette circulation d’amour dans laquelle Jésus veut nous introduire.
Par l’Esprit Saint, nous pouvons dire avec lui : « Abba, Père ». Le Christ vit en nous et prie en nous. Lorsque nous sommes rassemblés en son nom, il est aussi au milieu de nous. La prière chrétienne possède ainsi une dimension personnelle et communautaire : l’entretien avec Dieu appelle aussi un entretien sincère entre frères et sœurs.
Jésus prie particulièrement aux moments décisifs : au baptême, avant le choix des Douze, lors de la Transfiguration, à Gethsémané et sur la croix. Mais il se retire aussi régulièrement dans la solitude. Son exemple nous invite à prier dans les grandes décisions comme dans le quotidien.
Sa prière est louange, gratitude et action de grâce. Dans Jean 17, son intercession rassemble plusieurs grandes demandes : que ses disciples soient protégés du mal, qu’ils reçoivent sa joie, vivent dans la vérité, soient unis, demeurent dans l’amour et partagent sa gloire. Ressuscité, Jésus continue d’intercéder pour nous comme le Grand-Prêtre qui demeure éternellement vivant.
Gethsémané et la croix
À Gethsémané, Jésus vit lui-même ce qu’il a enseigné dans le Notre Père. « Que ta volonté soit faite » devient son choix au milieu de l’épreuve. Accomplir la volonté du Père signifie laisser advenir son règne, même lorsque le chemin passe par la souffrance.
Sur la croix, trois de ses sept paroles sont des prières. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » nous apprend à ne rien cacher à Dieu de nos souffrances et de nos questions. « Père, pardonne-leur » ouvre le chemin du pardon et de l’intercession pour ceux qui nous blessent. « Père, entre tes mains je remets mon esprit » exprime l’abandon confiant.
Ces trois prières dessinent ainsi un itinéraire : présenter à Dieu notre souffrance, entrer dans le pardon et remettre notre vie entre ses mains. Les sept paroles de la croix, comparées aux sept branches de la Ménorah, conduisent à la communion, à l’amour fraternel et à la vie.
Un entretien de cœur à cœur
Jésus nous invite à prier « dans le secret ». Ce lieu secret est aussi celui du cœur. La vraie prière ne demeure pas extérieure : elle engage le centre de notre personne.
Le cœur est notre trésor. L’Esprit Saint y répand l’amour de Dieu. Il faut donc apprendre à descendre en soi, écouter ce qui nous habite et présenter à Dieu nos désirs. Le silence permet d’entendre cette « petite voix » qui parle au cœur.
Dans une société marquée par la distraction et la fragmentation, le danger est précisément de perdre son cœur. D’où l’appel biblique : « Garde ton cœur plus que toute autre chose, car de lui viennent les sources de la vie » (Pr 4,23). Prière, jeûne et don sont ainsi appelés à être vécus devant le Père, dans le secret et avec le cœur.
La prière apparaît finalement comme un cœur à cœur avec le Père. Jésus ne nous donne pas seulement un exemple : par l’Esprit, il nous introduit dans sa propre relation filiale.
II. La prière, un entretien avec le Père
La paternité de Dieu est déjà présente dans le Premier Testament. Elle s’enracine particulièrement dans la relation entre Dieu et Israël. Dieu a créé, choisi, conduit et façonné son peuple. Il est Père et Rédempteur, plein de compassion pour ses enfants. Le mot « Père » exprime à la fois tendresse et autorité, proximité et transcendance.
Le Père de Jésus devient notre Père
Pour Jésus, le Père est la source même de sa vie. Toute son existence jaillit de cette relation éternelle. Il reçoit tout du Père et accomplit sa volonté dans une confiance absolue. Ses paroles, ses guérisons, sa miséricorde et son attention aux petits rendent visible le visage du Père.
En enseignant « Notre Père », Jésus ouvre à ses disciples son propre espace intérieur. Cette relation filiale atteint son sommet sur la croix lorsqu’il remet son esprit entre les mains du Père. Après la résurrection, il dit à Marie de Magdala : « Je monte vers mon Père et votre Père ». Sa relation unique avec Dieu nous est désormais communiquée par l’Esprit.
Une expérience vécue à Jérusalem, lors du chant du Notre Père en hébreu chez les Clarisses, a rendu sensible cette réalité pour moi : Jésus lui-même prie avec nous et tourne nos cœurs vers le Père. Une intuition semblable apparaît chez Chiara Lubich : le Christ présent en nous nous associe à son mouvement intérieur et nous place avec lui, notre Frère, face au Père.
La tradition juive connaît elle aussi l’invocation de Dieu comme « notre Père », particulièrement dans l’Amidah et Avinou Malkeinu. Dans l’islam, en revanche, Dieu n’est jamais appelé Père : les musulmans invoquent Allah à travers ses attributs. L’invocation « Notre Père » manifeste ainsi une caractéristique essentielle de la prière chrétienne.
Le Notre Père chez Matthieu
Dans Matthieu 6, la prière se situe entre l’aumône et le jeûne. Ces trois pratiques constituent comme trois piliers de la vie spirituelle et correspondent aux trois relations fondamentales : avec Dieu, avec le prochain et avec soi-même.
Jésus demande que ces pratiques soient vécues sous le regard du Père plutôt que pour être vues des hommes. La prière doit donc être discrète et intérieure. Elle doit aussi être sobre : le Père sait ce dont nous avons besoin avant même que nous le lui demandions.
Enfin, le pardon est central. Au cœur du Notre Père se trouve la demande : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons ». Sans pardon, ni la relation avec Dieu ni les relations fraternelles ne peuvent devenir un véritable entretien de confiance.
Le Notre Père chez Luc
Chez Luc, les disciples demandent à Jésus : « Seigneur, apprends-nous à prier » après l’avoir vu lui-même en prière. Ils désirent apprendre non seulement une formule, mais une manière de vivre.
La parabole de l’ami importun souligne ensuite la persévérance. « Demandez, cherchez, frappez » : le disciple continue de prier parce qu’il fait confiance au Père. Et le don suprême à demander est l’Esprit Saint.
Le contexte est également significatif. Avant le Notre Père viennent le Bon Samaritain et la rencontre de Jésus avec Marthe et Marie. La vie chrétienne associe donc service du prochain et écoute de la Parole. Sans écoute, l’action risque de devenir agitation ; sans service, la prière risque de se replier sur elle-même.
La Lectio divina devient ainsi une véritable école de prière : nous écoutons le Père dans sa Parole, notre volonté s’accorde à la sienne et notre vie se laisse transformer. Jésus demeure notre maître : son existence entière est un entretien avec le Père.
III. La prière, un entretien continuel
Jésus appelle à « toujours prier sans se lasser » et à rester éveillés dans une prière de tous les instants. Paul résume cet enseignement : « Priez sans cesse ». La prière continuelle ne signifie pas prononcer constamment des paroles, mais laisser notre relation avec Dieu devenir le climat intérieur de toute notre existence.
Les Actes des Apôtres montrent les premiers chrétiens persévérant dans la prière. Paul prie continuellement pour les communautés et les invite à prier en toute circonstance. Cette tradition inspirera les Pères du désert et toute la spiritualité chrétienne.
Dans l’orthodoxie, la « prière de Jésus » — « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi pécheur » — cherche à unir le cœur, l’esprit et les lèvres dans une invocation continuelle. Les Récits du pèlerin russe décrivent comment cette prière peut peu à peu devenir aussi naturelle que la respiration.
En Occident, la tradition monastique organise la journée autour de l’Eucharistie, des offices, de la méditation, du travail et du silence. Dans les Églises réformées de Suisse romande, le renouveau liturgique a également remis en valeur les offices quotidiens, notamment à Crêt-Bérard, Taizé, Pomeyrol et Grandchamp.
La Réforme n’ignore pas cette dimension. Calvin estime que, puisque nous devons toujours garder le cœur élevé vers Dieu, il est nécessaire de réserver certaines heures à la prière afin de soutenir notre faiblesse. La prière continuelle permet de conserver la joie et l’action de grâce au milieu des événements qui pourraient les troubler. Le Catéchisme de Heidelberg insiste également sur des prières « ardentes et continuelles ».
Comment prier continuellement aujourd’hui ?
La prière continuelle n’est pas réservée aux moines. Elle est la vocation de tout chrétien. Plusieurs chemins peuvent nous y aider.
D’abord, celui qui aime prie continuellement. Lorsque nous aimons quelqu’un, notre cœur demeure tourné vers lui, même en son absence. De même, l’amour de Jésus peut maintenir notre cœur en éveil. Aimer Jésus signifie aussi le reconnaître et le servir dans chaque prochain placé sur notre route.
Ensuite, vivre la Parole maintient dans la prière. Jésus dit : « Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous… » La Parole méditée doit devenir une semence vécue. Lorsque nous la mettons en pratique, le Christ demeure en nous ; et puisque lui-même est constamment tourné vers le Père, sa présence nous introduit dans sa prière. Garder une Parole biblique durant la journée permet ainsi de demeurer intérieurement relié à Dieu.
Se souvenir de son baptême est un autre chemin. Par le baptême, nous avons revêtu le Christ et sommes greffés sur lui. Si le Christ vit en nous, il prie en nous. La vie entière peut alors devenir prière lorsque nous marchons dans son Esprit et accomplissons sa volonté. Il ne s’agit plus seulement de faire des prières : nous sommes appelés à devenir prière.
La perspective de notre dernière heure nourrit également la vigilance. Toute notre existence prépare la rencontre avec le Christ. Un jour, plus rien ne fera obstacle à la communion avec Dieu : nous ne connaîtrons plus seulement des moments de prière, mais tout notre être sera prière.
Les « perles du cœur » peuvent aider à garder cette vigilance dans une société qui disperse notre attention. Elles rappellent cette demande : « Donne-moi un cœur qui écoute. »
Enfin, les prières très courtes permettent de demeurer intérieurement avec Dieu au milieu des activités : « Tu es mon Dieu et mon Tout », « Pour toi, Jésus », « Que cela soit toi qui pries en moi ». Ces brèves invocations sont comme des déclarations d’amour lancées vers Dieu. Elles permettent de transformer progressivement chaque activité en offrande et chaque instant en rencontre.
Conclusion : vers Pomeyrol 2032-2033, le pari de la confiance
Cette méditation sur la prière prend une signification particulière devant l’avenir de Pomeyrol. La perspective de 2032 et du départ du lieu actuel suscite des questions, mais elle peut devenir un appel renouvelé à la confiance. Sœur Marthe Élisabeth invite à entrevoir « un autre Pomeyrol » : l’avenir de la communauté ne se confond pas avec celui d’un lieu. Pomeyrol est avant tout une vocation appelée à vivre l’Évangile et à porter l’Église et le monde dans la prière.
Le chemin vers 2032 comporte un dépouillement. Mais le dépouillement chrétien s’inscrit dans le mystère pascal : une mort peut devenir passage vers une vie nouvelle. Or, juste après 2032 vient 2033, année des deux mille ans de la résurrection du Christ. Cette proximité ouvre une espérance : après le dépouillement, une forme nouvelle de Pomeyrol peut-elle surgir ?
Dans cette attente, la priorité est de persévérer dans l’entretien avec Dieu. « Priez sans cesse » prend ici une résonance particulière. Il ne faut pas vouloir trop rapidement déterminer l’avenir. La prière continuelle n’évite pas les décisions : elle crée l’espace intérieur nécessaire au discernement. Elle nous rend disponibles à ce que Dieu veut accomplir plutôt qu’à ce que nous avions nous-mêmes imaginé.
Le temps jusqu’en 2032 peut ainsi devenir non un simple compte à rebours, mais un temps d’écoute, de communion et de maturation. Sœurs et compagnons sont appelés à porter ensemble cette étape dans la prière.
Le chemin vers 2032, puis vers 2033, peut alors devenir un véritable chemin pascal : consentir au dépouillement, demeurer dans un entretien continuel avec Dieu et attendre avec confiance la nouveauté que le Ressuscité peut faire surgir. Celui qui a relevé Jésus d’entre les morts peut aussi ouvrir pour Pomeyrol un avenir que nous ne pouvons encore ni prévoir ni dessiner.

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