La spiritualité du Sacré-Cœur aussi pour les protestants?   

L’année dernière, j’ai été invité à donner une conférence dans le cadre d’une rencontre œcuménique à Paray-le-Monial. Là, j’ai découvert la spiritualité du Sacré-Cœur que, je dois le reconnaître, je connaissais très peu. J’en ai fait la découverte avec intérêt, en compagnie d’autres frères et sœurs protestants qui, comme moi, entraient dans cet univers spirituel. 

Nous avons découvert ce qu’on pourrait appeler un « puits » dans lequel il vaut la peine de puiser, même pour des protestants, même si le terme « Sacré-Cœur » nous est étranger dans notre tradition. Il est bon parfois de se laisser rejoindre, interpeller et renouveler par d’autres formes de spiritualité chrétienne.

Pour rappeler brièvement l’origine de cette spiritualité au XVIIe siècle : une sœur de la congrégation de la Visitation, Marguerite-Marie Alacoque, a reçu une visitation du Christ. Jésus lui a montré son cœur, un cœur flamboyant, et lui a dit : « Voici le cœur qui a tant aimé les hommes. » Cette parole fait immédiatement penser au verset de l’Évangile de Jean : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle. » (3.16)

Marguerite-Marie a été appelée à répondre à cet amour, à se donner elle-même en retour. Et il me semble qu’il y a là quelque chose que tous les chrétiens peuvent recevoir : l’idée que la vie chrétienne est un dialogue de cœur à cœur avec le Christ.

Les racines bibliques du cœur

Cette intuition m’a conduit à vouloir approfondir cette spiritualité, d’abord en retournant à ses racines bibliques, puis en regardant aussi du côté de la tradition protestante. Je ne vais pas faire ici un cours de théologie biblique, mais j’ai tout de même ouvert ma concordance de la TOB et regardé le mot « cœur ». C’est impressionnant : dans la Traduction œcuménique de la Bible, le mot « cœur » apparaît 819 fois. Le cœur est donc un thème majeur de l’Écriture.

J’ai alors cherché combien de fois le cœur est appliqué à Dieu lui-même. Étonnamment, très peu. Dans l’Ancien Testament, il y a d’abord ce verset du Psaume 33 : « Les pensées de son cœur subsistent de génération en génération. » Les pensées du cœur de Dieu sont éternelles. Elles demeurent pour toujours.

Puis il y a cette parole de Dieu chez le prophète Osée : « Mon cœur en moi est bouleversé. » (11.8) Le cœur de Dieu est bouleversé devant la souffrance et l’infidélité de son peuple.

Et l’on pourrait peut-être ajouter encore le Cantique des cantiques, si on le lit non seulement comme un poème d’amour humain, mais aussi comme une image de l’amour entre Dieu et son peuple :  « Place-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras ; car l’amour est fort comme la mort. » (11.8) Nous sommes dans le cœur de Dieu.

Dans le Nouveau Testament, il n’y a qu’un seul passage qui parle explicitement du cœur de Jésus : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos… car je suis doux et humble de cœur. » (11.28) C’est le seul endroit où le Nouveau Testament parle directement du cœur du Christ. Jésus est Dieu avec un cœur humain. Voilà quelque chose de très profond.

Sinon, toute la Bible parle surtout du cœur humain : du cœur qui cherche Dieu, du cœur partagé, du cœur qui s’égare, du cœur qui s’endurcit. Pensons au cœur endurci du Pharaon. Mais la Bible parle aussi du cœur pur : « Crée en moi un cœur pur. » Elle parle du cœur qui écoute. La prière de Salomon est une des plus belles de toute l’Écriture : « Donne-moi un cœur qui écoute. » (1 Rois 3.9) Lorsque Dieu lui dit : « Demande ce que tu veux et je te le donnerai », Salomon ne demande ni richesse ni puissance, mais un cœur attentif.

Et puis il y a cette immense promesse biblique : celle du cœur nouveau. Déjà Moïse annonçait qu’un jour Dieu circoncira le cœur de son peuple afin qu’il puisse marcher selon sa volonté, de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force. Les prophètes reprendront cette promesse : « J’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. » (Ezéchiel 36.26) Le cœur nouveau est l’œuvre de Dieu.

« Je suis doux et humble de cœur »

Venons-en maintenant à cette parole de Jésus dans l’Évangile de Matthieu : « Venez à moi, vous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. Prenez sur vous mon joug… car je suis doux et humble de cœur. » (11.28)

Dans la tradition biblique, le joug désigne la Loi de Dieu, la Torah, la Parole donnée au peuple afin qu’il vive. Quand Jésus dit : « Prenez sur vous mon joug », il ne parle pas d’une autre loi. Il ne vient pas abolir la Torah. Il vient la vivre pleinement, de l’intérieur. Jésus accomplit parfaitement ce que disent les psaumes : « J’aime ta loi. » (119.97, 113)  Il vit totalement dans l’amour de la volonté du Père.

Jésus promet également le repos : « Je vous donnerai du repos. » Pourquoi peut-il donner ce repos ? Parce qu’il vit pleinement dans l’obéissance au Père. Lorsque nous vivons la Parole dans l’Esprit du Christ, nous recevons la paix : la paix du cœur, mais aussi la paix entre nous.

Lorsque Jésus dit : « Je suis doux et humble de cœur », il révèle en réalité le cœur même de la nouvelle alliance. Le cœur doux et humble, c’est le cœur circoncis annoncé par Moïse. (Deutéronome 30.6) C’est le cœur nouveau annoncé par les prophètes. C’est le cœur capable d’écouter. C’est le cœur devenu réceptif à Dieu. La Loi n’est plus extérieure à nous : elle est écrite dans le cœur.

Jésus vit cette réalité parfaitement et il nous communique son Esprit afin que nous puissions, nous aussi, entrer dans cette obéissance intérieure. Pensons aux disciples d’Emmaüs : « Notre cœur ne brûlait-il pas au dedans de nous ? » (Luc 24.32) Le cœur chrétien est un cœur enflammé par la Parole. 

Ainsi, cette expression : « doux et humble de cœur » nous conduit au centre même de l’Évangile : la nouvelle alliance, cette transformation intérieure opérée par l’Esprit Saint. Mais nous avançons toujours humblement, à genoux en quelque sorte, car nous avons constamment besoin du pardon du Christ et de la force de son Esprit pour marcher avec lui.

Le cœur dans la tradition protestante

Pour terminer, j’ai regardé du côté des deux grandes figures de la Réforme : Martin Luther et Jean Calvin. Comment comprennent-ils le cœur ? J’ai trouvé cela très beau. (voir mon étude « Le cœur nouveau chez Luther et Calvin »)

Le symbole de Luther est une rose blanche au centre de laquelle se trouve un cœur rouge portant une croix noire : la fameuse « rose de Luther ». La croix est au centre du cœur, et le cœur est au centre de la rose. C’est l’image du cœur renouvelé par l’amour du Christ, un cœur qui fait fleurir toute la vie.

Quant à Calvin, son emblème représente une main tenant un cœur, avec cette devise : « Je t’offre mon cœur promptement et sincèrement. » Quelle magnifique définition de la foi chrétienne ! Le cœur est au centre de la vie spirituelle. Le cœur nouveau, habité par l’Esprit Saint, devient capable d’écouter Dieu, d’accueillir sa Parole et de la mettre en pratique.

« Les perles du cœur » 

Cette spiritualité du « Sacré cœur » rejoint les 12 petites perles que j’ai crées : perles de la confiance, des blessures, de la lumière, du chemin et de l’écoute. Au centre la « perle du cœur » entourée de deux « perles de l’écoute », qui m’invitent à avoir « un cœur qui écoute ». L’idée m’est venue sur une île grecque. J’ai appelé ce bracelet « les perles du cœur »  

Jésus nous dit de « prier dans le secret», dans notre chambre, c’est à dire avec notre cœur. La perle du cœur me le rappelle sans cesse. Je la touche souvent durant la journée, en priant intérieurement que Dieu garde mon cœur et me donne la paix du cœur.

Voilà pourquoi il me semble précieux de puiser, nous aussi, dans ce puits spirituel qu’est la spiritualité du Sacré-Cœur. L’important n’est peut-être pas tant le terme lui-même que ce qu’il désigne : ce cœur du Christ qui a tant aimé les hommes, et ce dialogue de cœur à cœur auquel il nous appelle.


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