Dans le Sermon sur la montagne, Jésus s’adresse à ses disciples et leur confie une parole exigeante : « Vous êtes le sel de la terre » et « vous êtes la lumière du monde ». Par ces deux images concrètes, il dit quelque chose d’essentiel sur la vocation des croyants au cœur du monde (Matthieu 5,13-17)
L’écrivain romain Pline l’Ancien écrivait déjà : « Rien n’est plus utile que le sel et la lumière du soleil » (en latin « sal et sol »). Le sel et la lumière sont nécessaires à la vie, mais ils ne sont pas une fin en eux-mêmes : ils existent pour les autres. C’est ainsi que Jésus situe ses disciples, non pas à part du monde, mais envoyés en son sein.
Ces deux images indiquent deux réalités. D’une part, le monde manifeste une tendance constante à se détériorer, ce qui appelle une force de préservation. C’est l’image du sel qui conserve.
D’autre part, le monde a besoin d’une lumière qui ne vient pas de lui-même. Nous ne sommes pas le soleil, même si l’être humain est tenté de se croire la source du sens de sa propre vie, comme le dit ce jeu de mots en italien : « noi soli siamo il sole » (« Nous seuls sommes le soleil »).
Jésus appelle ses disciples à recevoir et à transmettre ce qu’ils ne produisent pas par eux-mêmes. Voyons ces deux images l’une après l’autre :
Le sel
Le sel est d’abord ce qui donne la saveur. Jésus parle ici de la saveur du disciple, de ce qui caractérise sa manière d’être. Cette saveur est décrite dans les Béatitudes qui précèdent immédiatement notre texte. Elles dessinent le portrait de celui qui vit de la relation à Dieu, dans la pauvreté de cœur, la douceur, la miséricorde et la faim de justice.
Les Béatitudes sont, en un sens, un autoportrait de Jésus. Dans la mesure où le disciple est uni à lui, il lui devient semblable. Être le sel de la terre ne consiste donc pas à adopter une attitude morale extérieure, mais à laisser se former en soi une manière d’être façonnée par la communion avec le Christ.
Dans la Bible, le sel est aussi associé à l’alliance. Il est question de « l’alliance du sel » (Lévitique 2,13) pour exprimer le caractère durable et irrévocable de l’engagement de Dieu envers son peuple. Cette alliance, donnée à Israël, demeure jusqu’à aujourd’hui et a été élargie aux nations par la nouvelle alliance en Jésus-Christ. Elle appelle à une vie concrète, résumée par le prophète Michée : aimer la miséricorde, pratiquer la justice et marcher humblement avec Dieu (6.8).
Jésus précise encore : « Ayez du sel en vous-mêmes et soyez en paix les uns avec les autres ». Ce verset était le thème du Forum chrétien en Suisse allemande, en octobre 2024, une belle expérience œcuménique de trois jours qui m’avait marqué.
Jésus avertit aussi du risque de s’affadir. Le disciple peut perdre sa saveur, et cette perte n’est jamais anodine.
Comment garder le sel en soi-même ? Je vois trois moyens privilégiés. Le premier est l’écoute priante de la Parole de Dieu : La « lectio divina qui invite à lire, méditer et prier l’Écriture. Geste indispensable pour que la foi ne se dessèche pas et pour nous garder de la ruine spirituelle. J’en parle longuement dans le livre que je viens de publier : « La Parole qui transforme et unit. »
Le second est de vivre la Parole et non de se contenter de la lire ou de l’étudier. La Parole reçue appelle toujours une mise en pratique.
Le troisième est de vivre les Béatitudes, de les laisser façonner progressivement notre manière de penser, de parler et d’agir, en lien avec la prière du Notre Père. Pourquoi ne pas les apprendre par cœur et les réciter régulièrement, seul ou ensemble comme le fait la « Fraternité spirituelle des Veilleurs » (voir aussi ici ma méditation sur les Béatitudes)
La lumière
La seconde image est celle de la lumière. Jésus précise lui-même ce qu’il entend par là lorsqu’il parle des « bonnes actions » qui doivent être visibles, non pour mettre les disciples en avant, mais pour que le Père soit glorifié.
Dans le livre d’Ésaïe, le « serviteur du Seigneur » est appelé à être « lumière des nations. » Cette vocation concerne à la fois Israël et le Messie. Israël est lumière dans la mesure où il obéit à la Parole qui lui est confiée.
Cette vocation demeure et s’est élargie, par le Christ, à toutes les nations. Elle nous rejoint donc aujourd’hui, nous qui écoutons cette parole et cherchons à la mettre en pratique.
Dans l’évangile de Jean, Jésus affirme clairement : « Je suis la lumière du monde ». Celui qui le suit ne marche pas dans les ténèbres, mais reçoit la lumière de la vie. Être lumière n’est pas une qualité autonome du disciple, mais le fruit de son union au Christ. C’est en demeurant en lui que la lumière reçue peut être transmise.
Cela signifie aussi que l’accomplissement véritable de la loi n’est donné qu’en Jésus. Nous devenons lumière en étant fidèle à la Parole de Dieu, comme lui a été le « témoin fidèle » (Apoc 1.5).
La lettre aux Philippiens reprend cette perspective en appelant les croyants à « porter la Parole de vie ». C’est ainsi qu’ils apparaissent comme des « sources de lumière au milieu d’une génération pervertie.»
La lumière se manifeste lorsque la Parole est portée, accueillie et vécue au cœur de l’existence quotidienne. (Phil 2,16)
Conclusion : sel et lumière
La responsabilité chrétienne comporte ainsi deux facettes complémentaires. Le sel agit de manière discrète mais réelle : il empêche la décomposition et retarde la corruption. La lumière, quant à elle, agit positivement : elle révèle ce qui était caché et permet de voir la réalité telle qu’elle est.
Jésus invite ses disciples à cette double action dans le monde. Il s’agit à la fois de résister à la progression du mal et du mensonge, et de promouvoir la vérité, la beauté et la bonté.
Être sel de la terre appelle à une responsabilité concrète dans la sphère sociale, à un témoignage par les actes. Être lumière du monde appelle à un témoignage par la parole, à l’annonce explicite de l’Évangile.
Ces deux dimensions ne s’opposent pas, elles se répondent. Le disciple est envoyé dans le monde pour y vivre et y manifester ce qu’il a reçu.
Prière
Seigneur, à tes yeux nous sommes sel et lumière.
C’est ton regard posé sur nous, alors même que nous désirons écouter et vivre ta Parole de vie.
Tu nous fais confiance et tu nous appelles. Quelle surprise !
Rends-nous vigilants afin que nous ne perdions pas notre saveur et que notre lumière ne devienne pas terne.
Que ta Parole demeure au milieu de nous et que nous la portions en la vivant avec tous.
Qu’ainsi ta lumière jaillisse comme l’aurore à travers nos actions, et que tous te rendent gloire.


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